Chapitre 11 (1ère partie): Les limites de la machine
Deux ou trois ans plus tard, j’ouvrais chaque matin avec ce mélange de bonheur et de fierté qu’apporte un studio qui vit. Les journées commençaient tôt. Elles finissaient rarement avant vingt-deux heures. Les temps morts se faisaient rares. Le soir, la fatigue pesait davantage qu’avant. Il aurait fallu lever le pied.
Je ne l’ai pas fait.
D’abord, il y avait le client assis devant moi. Quelqu’un qui acceptait de remettre sa peau entre mes mains. Je ne pouvais pas me contenter du strict nécessaire. Quand je sentais qu’il fallait prendre un peu plus de temps pour faire les choses comme il fallait, je le prenais.
Ensuite, parce que le tatouage faisait vibrer quelque chose en moi. Après presque quinze années de pratique, je guettais encore cette petite étincelle dans le regard du client quand il s’approchait du miroir à la fin de la séance.
Et puis il y avait l’argent. L’après-crise de 2008 se faisait sentir. Ça se voyait dans la manière qu’avaient les gens de compter, d’hésiter, de discuter le prix parfois. Lever le pied n’aurait pas seulement voulu dire quelques heures de moins. Pour beaucoup de petits indépendants, l’équilibre se gagnait semaine après semaine.
Tout cela me portait autant que cela m’abîmait.
Sur le comptoir, les dessins n’étaient plus tout à fait les mêmes. Les projets arrivaient plus précis. Plus fins. Moins massifs. On n’en était pas encore à la vague du fine line, mais quelque chose avait déjà commencé. Les portfolios du studio servaient de moins en moins. Les références arrivaient d’ailleurs : des images vues sur écran, des modèles déjà retouchés, tout un imaginaire nourri aussi par des émissions comme Miami Ink. Le trait devait être plus net. Les détails plus nombreux. Le niveau demandé montait.
J’aimais devoir aller chercher plus loin.
Mais le corps payait sa part. Ce qui m’usait, c’était le nombre d’heures de tension sur quelques millimètres de peau vivante. Une surface qui vibre. Un corps qui bouge. Une personne qui parle, qui se crispe, qui a mal parfois au moment exact où la main doit rester régulière. La fatigue venait de cette vigilance prolongée, de ce contrôle qu’il fallait maintenir sans relâche.
Mais je n’aurais pas voulu être ailleurs.
Je voyais entrer des clients de tous les âges, souvent chargés des mêmes inquiétudes : la douleur, le résultat, l’hygiène. Et puis les questions plus embarrassées, presque enfantines. Qu’est-ce qu’en dira ma mère ? À quoi ça ressemblera quand je serai vieux ? L’envie de se faire tatouer gagnait du terrain, mais la méfiance, elle, n’avait pas entièrement disparu.
La plupart du temps, quelques explications suffisaient.
Les épaules redescendaient presque toujours.
Les épaules redescendaient presque toujours.
Presque.
Ce matin-là, j’avais levé le volet avec cette envie intacte de commencer.
Mon premier rendez-vous attendait déjà devant la porte. Un homme un peu nerveux.
Son premier tatouage.
Toutes les lumières n’étaient pas encore allumées quand il lâcha :
- Si c’est mal fait, je vais te faire une réputation pourrie sur Facebook.
Il avait dit ça avec un rire un peu forcé. Le genre de phrase qu’on habille en plaisanterie pour ne pas devoir l’assumer entièrement. J’en avais déjà croisé, des clients qui cherchaient à se rassurer en laissant flotter une petite menace dans l’air. Comme si cela pouvait m’obliger à mieux faire. Sur moi, cela n’avait jamais produit autre chose qu’un regard un peu amusé, assez pour désamorcer la manœuvre.
Ces tentatives étaient rares, comme elles l’avaient toujours été. Ce qui changeait, c’était la nature de la menace. Pas à cause de lui. À cause du mot.
Facebook.
J’ai ressenti ce jour-là qu’une autre forme de pression entrait dans le métier. Quelque chose de plus rapide. De plus sale aussi. Plus besoin de hausser le ton ni de jouer au dur dans le face-à-face. Il suffisait désormais de menacer de salir votre nom en ligne. On était peut-être en train de passer de la menace du coup de boule à celle du bad buzz.
Je continuais à travailler de la même manière, comme je l’avais toujours fait. Mais les journées se tendaient. Elles exigeaient plus.
Et moi, comme souvent, je répondais en donnant davantage.
À la fin de la séance, il s’était détendu. La phrase du matin n’existait déjà plus. Il regarda longtemps son tatouage, releva les yeux vers moi, me remercia, puis revint encore une fois au miroir avant de partir satisfait.
Le client de l’après-midi, lui, n’avait aucune crainte. Il connaissait mon travail et se faisait toujours une joie de passer sous mes aiguilles. Pour lui, ce moment comptait autant pour le tatouage que pour la possibilité d’être seul face à quelqu’un qui l’écoutait.
Chacune de ses visites prenait la forme d’un long monologue. Des heures à parler presque sans arrêt. Il lui arrivait même de continuer en allant au petit coin. Je tentais parfois de glisser un mot, un commentaire, mais je crois qu’il n’en avait pas vraiment besoin. Alors je lui servais surtout d’écho.
À écouter ainsi toutes ces vies, j’ai eu la chance d’apprendre sur les autres autant que sur moi-même. Mais cela n’en allégeait pas pour autant la charge mentale.
Au moment de fermer ce soir-là, quelque chose n’était pas comme d’habitude. Pas seulement la fatigue. Un vide plus profond. Comme si l’intérieur s’était creusé d’un coup.
Je me mis en route à pied, comme chaque jour, avec une seule idée en tête : me poser. L’appartement que je louais n’était qu’à une vingtaine de minutes du studio. J’y arrivai, mangeai léger, puis m’installai un moment sur la terrasse pour profiter encore un peu de la douceur de ce mois de juin.
Une petite heure plus tard, je me sentis mal.
Je m’allongeai au sol.
Mon thorax se soulevait par saccades. Sueur froide. Respiration lourde. Vertige. Mon cœur occupait tout. Il n’y avait plus que ça. Plus de soirée. Plus de terrasse. Rien que ce corps devenu brutalement impossible à ignorer.
Mes jambes me portaient mal, mais je ne voulais pas rester là à subir. Je décidai de me rendre à l’hôpital le plus proche.
Une fois la réception passée, il ne me resta plus qu’à espérer d’être pris en charge rapidement. Pour les médecins, la nuit suivait son cours. Après tout, ce qui est pour vous une inquiétude vitale n’est pour eux qu’une habitude banale.
La salle d’attente avait cette ambiance particulière des lieux qui ne dorment jamais. La lumière n’était pas la seule à être artificielle. Le temps aussi.
Je regardais les visages tendus des autres patients. Leur immobilité usait leurs craintes sur des sièges qui en avaient vu passer des centaines. Puis, par moments, des brancards traversaient la salle en trombe. Ils coupaient net ce temps figé, comme un train qu’on voit surgir et disparaître à toute vitesse depuis un passage à niveau.
Toute mon attention s’était resserrée sur ma respiration. Peut-être pour apaiser la tempête. Peut-être pour négocier encore un peu avec ce corps qui menaçait de m’échapper.
La blouse blanche qui m’ausculta semblait épuisée, et cela se comprenait : service après service, c’était toujours un peu de l’écume du monde qui venait s’échouer là.
Je faisais partie de la vague du samedi soir.
Après quelques examens, ce furent deux blouses blanches qui entrèrent dans le box. Je ne sais pas si la vue de ce renfort me rassura ou m’inquiéta davantage.
Je faisais partie de la vague du samedi soir.
Après quelques examens, ce furent deux blouses blanches qui entrèrent dans le box. Je ne sais pas si la vue de ce renfort me rassura ou m’inquiéta davantage.
- Là, votre cœur s’est emballé sur un trouble du rythme. Il faut que ça se calme, parce que s’il continue comme ça, ça devient problématique ; et si ça dure, ça peut provoquer un AVC.
C’est étrange comme certains mots peuvent soudainement éclipser d’une phrase tous les autres.
AVC… !?
AVC… !?
- On va regarder votre cœur de plus près avec une sonde passée par la bouche. Il faut vérifier qu’il n’y a pas de caillot
Caillot… !?
À partir de là, tout changea.
Je commençai, en silence, à marchander avec la suite. Je me fis intérieurement des promesses que je n’aurais jamais formulées la veille.
Je commençai, en silence, à marchander avec la suite. Je me fis intérieurement des promesses que je n’aurais jamais formulées la veille.
Puis il y eut l’examen.
Je garde le souvenir très précis de cette sonde passée par la gorge, sans anesthésie, et de cette pensée absurde que ce serait peut-être le manque d’air qui m’achèverait, pas mon cœur. Mon nez avait subi, quelques années plus tôt, suffisamment de coups pour obstruer durablement cet accès-là à l’oxygène.
Je garde le souvenir très précis de cette sonde passée par la gorge, sans anesthésie, et de cette pensée absurde que ce serait peut-être le manque d’air qui m’achèverait, pas mon cœur. Mon nez avait subi, quelques années plus tôt, suffisamment de coups pour obstruer durablement cet accès-là à l’oxygène.
Peut-être que l’adrénaline y fut pour quelque chose. Peut-être pas. Toujours est-il que le rythme finit par se calmer.
Pas de caillot.
Rien qui justifie de me garder.
Il ne fallut pas me le dire deux fois…
Rien qui justifie de me garder.
Il ne fallut pas me le dire deux fois…
Quand je rentrai enfin chez moi, il ne me restait que la fatigue froide qui suit les nuits où le corps vous a rappelé qu’il peut, à tout moment, reprendre la main.