Chapitre 12 (Dernière partie) : Les ruines orphelines
Pourtant, le studio continuait.Les clients entraient. L’agenda se remplissait. Les machines reprenaient leur bourdonnement familier. Il y avait encore des peaux à graver, des moments à partager. À l’intérieur de tout cela, je retrouvais un terrain qui ne se dérobait pas sous mes pieds. Quand je tatouais, au moins, je savais ce que je faisais. Le geste m’appartenait. Je connaissais son poids. Je connaissais aussi ce qu’il me rendait. Il y avait là, au moins, un refuge.L’argent resterait fragile. Je le savais. Il faudrait faire avec cette charge nouvelle, accepter que l’horizon se soit refermé du côté de l’immobilier, peut-être pour longtemps. Peut-être pour toujours.Cette idée me blessait, mais elle commençait malgré tout à trouver une place en moi. Je n’aurais pas la sécurité en plus de la liberté de vivre de ce qui me passionnait. Je savais aussi que beaucoup obtenaient cette sécurité au prix d’une vie professionnelle qui ne les habitait pas vraiment. La mienne restait fragile, mais elle m’appartenait.Il me restait le métier.Je ne me racontais pas que cela compensait tout. Ce serait faux. Mais je savais aussi ce qu’il y avait là de rare. Malgré les comptes, malgré l’horizon qui venait de se refermer, je continuais à me lever pour une vie qui me donnait envie d’y retourner le lendemain. L’essentiel ne m’avait pas été pris.C’est à peu près à cette période que les douleurs commencèrent.Elles venaient de ma bouche. D’abord par épisodes, assez dispersées pour que je tente de ne pas trop m’en inquiéter.Quelques mois plus tôt, mon dentiste habituel m’avait suggéré la pose de couronnes sur l’ensemble de ma dentition. Comme il ne réalisait pas lui-même ce type de travail, je m’étais tourné vers un praticien présenté comme spécialiste.Je lui avais confié ma bouche avec cette confiance ordinaire que l’on accorde à quelqu’un dont c’est la compétence. On s’allonge. On ouvre la bouche. On ne comprend pas grand-chose à ce qui se dit au-dessus de soi. On suppose que celui qui tient les instruments sait où il va.Puis les douleurs changèrent de nature.Il ne s’agissait plus d’une sensibilité gênante. C’étaient de vraies rages de dents quotidiennes, mais à plusieurs endroits à la fois. Des élancements qui remontaient jusque dans la tempe. Des migraines épaisses. Des douleurs dans la nuque, comme si toute la tête s’était mise à compenser un désordre que je ne parvenais pas à localiser.Je continuais à travailler.Il fallait bien. Un studio ne s’arrête pas parce que son patron a mal. On apprend vite à sourire la mâchoire serrée, à parler entre deux pics de douleur, à poser une main stable quand le reste du corps cherche seulement une position où souffrir un peu moins. Je me persuadais que cela finirait par se calmer, ou qu’un ajustement suffirait. Je ne comprenais pas encore que ce qui se défaisait dans ma bouche n’était pas un incident de parcours. C’était l’aboutissement d’un travail mal engagé dès le départ.Le praticien qui s’en chargea m’avait convaincu qu’il fallait dévitaliser toutes les dents concernées avant de poser les couronnes. Je n’avais pas les connaissances pour contester. - J’ai travaillé en France et aux États-Unis… Il n’y a qu’en Belgique qu’on ne dévitalise pas avant de placer des couronnes, me dit-il lorsque je l’interrogeai sur ce point.Il effectua l’ensemble des dévitalisations en deux séances.Toutes.En deux séances.Sur le moment, je pris cette vitesse pour de l’assurance. Je n’avais pas encore les repères pour comprendre qu’à ce rythme-là, il ne pouvait pas s’agir d’un travail correctement mené.La suite ne fit que confirmer ce que cette précipitation annonçait déjà : elles avaient toutes été mal dévitalisées.Et surtout, elles n’auraient pas dû l’être.Il avait ensuite taillé mes dents de manière telle qu’il n’en restait presque plus rien. De petits moignons fragiles, perdus sous des couronnes censées les protéger, mais qui dépendaient désormais entièrement de la qualité de son travail. Les faits allaient peu à peu le montrer : son travail avait été une suite de fautes.Des instruments s’étaient cassés dans ma mâchoire. Des racines avaient été fissurées. Les empreintes avaient été mal prises, si bien que certaines couronnes ne correspondaient pas réellement à ma bouche. Elles ne correspondaient ni à la manière dont ma bouche se fermait, ni aux points d’appui qu’elles auraient dû respecter. Quelque chose forçait. Et chaque jour passé avec cet assemblage imparfait accentuait les dégâts.Au début, les couronnes se fendaient.Puis elles cassaient.Et parfois, en se brisant, elles emportaient avec elles ce qui restait de la dent dessous.Je n’ai pas perdu ma dentition d’un seul coup. Ce fut plus lent, donc plus cruel. Une dégradation par épisodes. Une urgence, puis une réparation provisoire. Une autre casse. Un nouveau trou. Une ligne de fracture qu’on découvre un matin avec la langue. Une dent qu’on évite de montrer. Puis deux. Puis davantage.Il ne s’agissait plus seulement d’avoir mal.Mon visage changeait.Je cessai peu à peu de sourire franchement. Je parlai davantage lèvres serrées. Je ris moins ouvertement, ou en tournant un peu la tête, puis plus du tout. Devant les clients, cette gêne devenait une présence constante. Je les recevais, je les écoutais, je leur expliquais les motifs, les placements, les contraintes d’un tatouage. Mais une partie de moi restait occupée ailleurs, à surveiller ma bouche. À me demander ce qu’ils voyaient. À imaginer ce qu’ils pouvaient croire.Un homme de mon âge avec une grande partie des dents manquantes. Dans un studio de tatouage. Les interprétations venaient toutes seules. Certains devaient me prendre pour un bagarreur qui avait trop encaissé. D’autres pour un toxicomane. D’autres encore, peut-être, pour quelqu’un qui ne prenait pas soin de lui. Ce n’était pas seulement injuste. C’était humiliant dans une activité où l’on accueille les gens de très près, où la confiance passe aussi par le visage qu’on leur présente.Le studio, jusque-là, avait survécu à l’échec du projet numérique et à l’étau financier. Il continuait de tourner, porté par sa réputation, par les clients qui revenaient et par ceux qu’ils m’envoyaient. Mais je n’y entrais plus tout à fait intact. Chaque matin, j’y apportais la douleur, et cette bouche que je cherchais désormais à dissimuler. Cela passait dans l’accueil, dans ma façon de parler, dans les premières minutes d’un rendez-vous, dans une énergie qui n’était plus tout à fait la même.Je pouvais encaisser un désastre financier. Je pouvais travailler davantage, vivre avec moins de marge, renoncer à un appartement et prétendre que le reste suffirait. Mais perdre peu à peu l’aisance de se montrer, de sourire, de parler librement à ceux qui franchissaient ma porte, c’était autre chose. Cela touchait un endroit plus profond. Plus honteux aussi, parce qu’il fallait continuer à faire comme si rien ne se voyait.Dans le même temps, je commençais à comprendre l’ampleur de ce qui m’avait été infligé. Le problème n’était pas que les soins avaient échoué. Des soins peuvent échouer. Le problème était qu’ils avaient été menés avec une légèreté dont je porterais, moi, les conséquences pendant ma vie entière. Là encore, quelqu’un avait accompli des gestes, encaissé son dû, puis laissé derrière lui une ruine dont il n’aurait pas à vivre l’intérieur.Le comptable m’avait enfermé dans une impasse financière.Les informaticiens m’avaient livré un système qui existait sans pouvoir servir.Le dentiste, lui, avait laissé dans ma bouche les preuves de ce qui arrive quand la compétence affichée n’est plus tenue par la responsabilité.Je ne formulais pas encore tout cela de cette manière. Sur le moment, je faisais surtout ce que je savais faire : tenir. Ouvrir le studio. Tatouer. Répondre normalement. Rentrer avec la mâchoire en feu. Recommencer le lendemain.J’avais voulu construire une sécurité. J’avais récolté des dettes.J’avais voulu ouvrir le studio au monde. J’avais payé un système incapable de fonctionner.J’avais confié ma dentition à un spécialiste. Je le payais de ma douleur, de mon visage, et d’une part de mon intégrité physique.Ce ne sont pas toujours les catastrophes spectaculaires qui changent une vie. Parfois, ce sont des professionnels très calmes, des bureaux bien rangés, des phrases prononcées sur un ton sûr, et les conséquences déposées ensuite dans le corps ou dans l’existence d’un autre.Les ruines qu’ils laissent n’ont pas leur nom dessus.Elles étaient devenues les miennes.