Chapitre 12 (Deuxième partie) : Les ruines orphelines
En parallèle, le projet technique se mettait en place. Sur le papier, tout tenait encore. L’idée du site capable de supporter le streaming de cinq caméras dans le studio me paraissait toujours belle. J’y voyais une manière nouvelle de faire entrer les gens dans le moment du tatouage, de partager autrement ce temps si particulier où quelqu’un s’abandonne plusieurs heures à un geste qui va le suivre toute sa vie.
Et puisqu’il me fallait désormais assumer les conséquences financières, autant le faire avec stoïcisme : m’en tenir à ce sur quoi j’avais prise, sans me laisser happer par ce qui m’échappait déjà.
J’y tenais encore comme à une manière nouvelle, presque plus humaine, de faire vivre le tatouage : ouvrir le petit espace du studio à ceux qui, dans l’entourage du tatoué, auraient voulu prendre part à ce moment sans pouvoir être là.
Les informaticiens, de leur côté, faisaient ce qu’ils savaient faire. Ils montaient des machines. Installaient des programmes. Configuraient des outils. Tout cela avait l’air sérieux, appliqué, presque rassurant. Il y avait les écrans ouverts, les câbles, les branchements, les mots techniques lancés d’un poste à l’autre avec cette assurance tranquille de ceux qui évoluent dans leur propre langue.
Je tâchais de m’appuyer là-dessus. De continuer à voir dans ce projet autre chose qu’une fuite en avant coûteuse.
Je tâchais de m’appuyer là-dessus. De continuer à voir dans ce projet autre chose qu’une fuite en avant coûteuse.
Le principe avait quelque chose de simple et de touchant. Un grand écran placé devant le client devait lui permettre de lire, au fil de la séance, les messages que ses proches lui enverraient via le site. Ce n’était pas seulement un gadget. Il y avait là, dans mon esprit, une façon de garder du lien là où le tatouage se vit souvent dans une forme de tête-à-tête fermé. Je voulais croire que cette idée pouvait servir à cela. À agrandir un peu le studio sans le dénaturer.
Le jour du premier essai réel, le client s’installa avec un plaisir visible. Il jetait des coups d’œil à l’écran avant même que je commence, avec cette curiosité légère des gens qui sentent qu’ils vont prendre part à quelque chose de nouveau. La lumière du moniteur lui revenait par éclats sur le visage.
- Voilà, dans deux minutes on lance le direct, me dit l’un des informaticiens, resté sur place pour assister à cette première.
Deux minutes plus tard, rien.
Ou plutôt presque rien. Quelques images hachées. Des coupures. Des saccades. Une apparition brève, puis plus rien. Une reprise, puis un nouveau trou. Le flux semblait vouloir naître sans jamais parvenir à tenir.
Je tâchais de ne pas trop m’y arrêter. Le tatouage, lui, avait commencé. Il fallait garder la main régulière, le regard calme, la voix normale. Mais je sentais bien la déception de mon client. Elle ne faisait pas de bruit. Elle passait dans ses regards répétés vers l’écran, dans ce téléphone repris plus tôt que prévu, dans cette manière qu’il eut bientôt de taper lui-même des messages à ses proches pour leur expliquer que cela ne fonctionnait pas. Le dispositif censé le relier aux siens l’obligeait déjà à s’excuser auprès d’eux.
Le technicien relançait son programme encore et encore. Il cliquait, recommençait, rebranchait, repartait du début comme si la bonne combinaison allait finir par apparaître à force d’insistance. On entendait le petit bruit sec des touches, puis de nouveau le vide. À chaque tentative, le même constat. Ça ne tenait pas.
Sur le moment, je voulus croire à un réglage. Une résistance de départ. Une panne localisable. Quelque chose de normal dans un premier essai, et qui finirait par se résoudre parce que chacun, pensais-je encore, faisait son travail.
Les jours suivants, d’autres essais furent menés. On revint. On testa. On ajusta. On relança. Je les regardais faire avec ce mélange particulier d’espoir et d’impuissance qu’on éprouve quand d’autres manipulent, à votre place, ce qui est déjà en train de vous échapper. Je ne pouvais ni corriger, ni décider, ni vérifier moi-même. Tout se jouait dans un langage qui n’était pas le mien. Il ne me restait qu’à attendre les conclusions de ceux qui étaient censés avoir pensé l’ensemble avant de me le vendre.
C’est peut-être là que quelque chose commença à se creuser en moi. Pas encore la catastrophe. Pas encore la chute. Mais une sensation plus sourde. Celle d’être déjà sorti de la zone où mon travail, ma volonté ou mon endurance pouvaient encore redresser quoi que ce soit. Chaque nouvel essai repoussait le moment de regarder le problème en face, tout en alourdissant un peu plus ce que je portais déjà. J’avais voulu bâtir quelque chose. Je commençais à assister, impuissant, à l’installation progressive d’un échec que je n’avais plus les moyens d’empêcher.
Puis vint le moment où l’on comprit que le problème n’était pas là où ils l’avaient cherché.
Ou plutôt qu’il existait avant tout le reste.
Il aurait fallu vérifier d’emblée si une telle installation pouvait réellement fonctionner dans les conditions concrètes du studio, avenue Charles Quint, avec la bande passante de l’époque. Il aurait fallu partir du lieu réel. De ses limites. De ce qu’il permettait, et de ce qu’il interdisait. Il aurait fallu poser cette question avant de monter les machines, avant d’installer les programmes, avant de me faire signer les commandes, avant de me laisser engager l’argent que je n’avais presque pas.
Cela n’avait pas été fait.
La machine fonctionnait.
Le système, lui, ne pouvait pas fonctionner là où je l’avais demandé.
Quand l’évidence apparut, la réponse fut d’une sécheresse implacable. Ils avaient fait leur travail. Le matériel livré fonctionnait. Les programmes avaient été créés et installés. Le contrat, en somme, avait été respecté. Ce qu’ils n’avaient pas vérifié, en revanche, c’était la seule chose qui aurait dû conditionner le reste : la possibilité même de faire tourner l’ensemble dans les conditions réelles du studio.
Ce qui me frappa le plus ce n’est pas seulement l’échec. Mais cette façon de se retrancher derrière l’existence du système. On ne disculpe pas un architecte au seul motif que la maison est construite, s’il n’a pas vérifié le sol sur lequel elle repose. À leurs yeux, pourtant, le système existait, donc le travail était fait. Mais ce que j’avais commandé, moi, ce n’était pas son existence en théorie. C’était son fonctionnement réel, à cet endroit précis.
Moi, j’avais, toute une installation impossible à utiliser; eux une facture finale à me présenter.
Je découvris ainsi une chose simple et lourde de conséquence : on peut exécuter parfaitement une tâche tout en manquant complètement sa responsabilité.
Je n’eus pas le luxe de m’abandonner à la colère. Les mensualités, elles, ne connaissaient ni indignation ni pause. Elles reviendraient chaque mois avec la ponctualité tranquille des choses qu’on a acceptées parce qu’on n’avait plus d’autre choix.
Mes économies avaient disparu dans l’opération. À leur place, il restait deux crédits personnels, une installation presque inutilisable, et ce projet d’appartement qui venait de s’éloigner d’un seul coup. Je n’avais pas seulement perdu de l’argent. J’avais perdu la possibilité d’en emprunter pour construire autre chose. Le toit que j’avais espéré voir quelque part devant moi reculait à mesure que je comprenais ce qui venait de se passer.