Chapitre 14 (première partie): De la fumée dans les freins
Un cornichon. Tout petit, tout simple. Presque perdu au centre d’un mollet blanc comme du yaourt.
Quinze ans plus tôt, à l’ouverture du studio, j’aurais sans doute dépensé beaucoup d’énergie pour faire entendre raison à ce client.
J’aurais parlé du temps qui passe, du dessin qui reste, du danger de choisir n’importe quoi simplement parce que cela faisait rire sur le moment.
Mais le monde du tatouage avait évolué. Et moi aussi.
Je ne voyais plus forcément une erreur dans ces dessins décalés, choisis parfois un peu vite.
À force, j’avais fini par admettre que ne pas chercher de grande symbolique pouvait parfois en être une. Une manière de ne pas tout alourdir. De laisser aussi une place à la légèreté.
Et puis un cornichon, c’est rigolo. Et surtout facile à faire.
Mon client était plongé dans son GSM. Mes tentatives de conversation étaient tombées à plat assez vite, avec quelques sourires polis pour sauver les apparences.
Je travaillais donc en silence, assez disponible pour entendre ce qui se passait à l’accueil.
C’est la voix de Sandra qui attira mon attention.
Face à elle, il y avait une jeune femme au visage fermé, et sa mère, un peu en retrait, comme si elle s’excusait d’être là.
Sa fille lui imposa de se taire presque aussitôt. Connaissant Sandra, je me doutais que cette attitude passerait difficilement.
Lorsque je compris ce qu’elle demandait, je sus aussitôt que Sandra refuserait.
Je me souvenais encore de l’époque où le simple fait de se faire tatouer suffisait, pour ceux qui cherchaient cette place-là, à passer du côté des rebelles.
Avant les années 2000, entrer dans un studio n’était pas encore un geste tout à fait neutre.
Puis, peu à peu, le tatouage avait gagné du terrain. Il ne suffisait plus d’en avoir un. Il fallait qu’il se voie. Puis qu’il se voie davantage.
Les avant-bras. Plus tard, le cou. Vinrent ensuite les mains.
Il restait le visage.
La jeune femme voulait, pour son premier tatouage, se faire inscrire la date de naissance de son père au-dessus de l’arcade. Presque sur le front.
Pendant que je terminais mon cornichon, je me faisais la réflexion qu’après ça, je ne voyais plus très bien quelle étape pouvait encore suivre.
À l’accueil, Sandra tentait de la ralentir. La mère, elle, semblait soulagée que quelqu’un d’autre ose enfin dire non.
— De toute façon, si vous ne le faites pas, je le ferai ailleurs ! lança la jeune femme, énervée.
— Écoute, pas de souci. Mais ce ne sera pas chez nous. Et vraiment… s’il te plaît, prends le temps de réfléchir à la raison pour laquelle tu veux le faire à cet endroit-là.
À aucun moment nous n’avions eu besoin de nous concerter.
Nous n’avions pas non plus posé de bases au préalable. Le cadre et l’esprit du studio s’étaient imposés spontanément de la même façon à nous deux.
Il y eut ainsi quelques années où le studio sembla avancer de lui-même.
Avec cette sensation rare que le travail, au lieu de nous prendre, nous animait. Le téléphone sonnait. L’agenda se remplissait. Les clients revenaient, recommandaient, arrivaient parfois avec un frère, une collègue, une voisine, quelqu’un qui avait vu leur tatouage guéri et demandé où ils l’avaient fait.
On travaillait beaucoup. On riait souvent.
Il arrivait aussi qu’une histoire nous serre un peu la gorge. Le studio ne faisait pas que fonctionner. Il était devenu pleinement lui-même, fait de mouvement, de voix et de vie.
Nous décidâmes alors de partir en convention.
Pour moi, c’était une manière de reprendre la température du métier.
Pour Sandra, c’était autre chose : découvrir ce que le tatouage était devenu en dehors de chez nous. Je voulais qu’elle le voie par elle-même, sans passer par mon regard.
Je savais que ces événements avaient pris de l’ampleur.
J’aurais pu choisir l’une de ces conventions internationales surdimensionnées, montées parfois par des sociétés dont l’objectif consiste surtout à remplir des halls, qu’il s’agisse de tatouage, de tuning, de marché médiéval ou de salon de l’érotisme.
Parfois un peu tout ça en même temps. Pourvu que les entrées suivent.
Je ne voulais pas de cela.
Nous choisîmes une convention française, organisée par des tatoueurs.
Assez importante pour faire venir des artistes de tous horizons, mais pas au point que le métier disparaisse derrière l’événement.
Avant même d’entrer, dans la file d’attente, je sentis que le décor avait changé. Le public n’avait plus tout à fait le même visage.
Il y avait davantage de jeunes, parfois très jeunes. Pour eux, le tatouage n’était déjà plus un monde à franchir. C’était un paysage familier.
Ceux-là n’avaient sans doute pas eu à attacher leur BMX à un poteau pour partir à la recherche d’un studio dont l’adresse circulait encore presque comme un secret.
Une fois dans la salle, les rangées habituelles de stands s’alignaient devant nous.
Les visiteurs passaient d’une table à l’autre, penchés sur les books, avant de relever les yeux vers les peaux que l’on marquait derrière.
Sandra regardait cela autrement que moi.
Je reconnaissais des manières de travailler. Elle remarquait plus vite les attitudes. La façon d’accueillir. D’attendre. De choisir. De prendre de la place ou de faire semblant d’en avoir.
Elle ne commentait pas tout. Mais je voyais bien qu’elle observait.
Moi, je remarquais autre chose : la montée en puissance des flashs, ces petits dessins préparés à l’avance par les artistes.
Les flashs n’étaient pas nouveaux.
Il y en avait toujours eu, sur les murs des studios, dans des classeurs, parfois reproduits d’une peau à l’autre comme des modèles disponibles. Mais ceux que je voyais prendre de la place là n’avaient plus tout à fait la même fonction.
Ils étaient plus petits, plus personnels, plus marqués par la patte de celui qui les proposait. Souvent pensés pour n’être faits qu’une fois.
Ce qui changeait, c’était le rapport au choix.
On ne venait plus forcément construire une idée en plusieurs échanges.
On tombait sur un dessin. Il plaisait. Il était prêt. Il pouvait disparaître si quelqu’un le réservait avant vous. Alors on décidait plus vite.
Le tatouage, qui avait longtemps demandé d’entrer quelque part, de parler, d’hésiter, de revenir, commençait à se laisser attirer par une autre vitesse.
Plus directe. Plus visuelle. Plus proche du réflexe que du projet.
Cette vitesse-là ne résumait pas la profession.
Mais elle prenait de la place. Je la voyais d’abord là, dans ces petits dessins prêts à être choisis, parfois avant même qu’une vraie conversation ait commencé.
Et je sentais déjà qu’elle ne resterait pas seulement sur les tables des conventions. Elle finirait par passer dans les téléphones, dans les images qu’on fait défiler trop vite, dans cette manière nouvelle de vouloir avant même d’avoir pris le temps de formuler.