Chapitre 16 : Le bateau de Thésée
Deux pièces en enfilade.
Pas grandes.
Pas vraiment séparées non plus.
Une vitrine, une porte, des murs, des cadres, un comptoir, des machines, des dessins, cette odeur de désinfectant que je ne sens presque plus tant elle a fini par faire partie de l’air.
Quelques pas suffisent pour en faire le tour.
Certains matins, avant même que la journée commence, j’ouvre.
Je passe derrière le comptoir.
Je vérifie ce que je sais déjà. Un flacon. Une aiguille. Un dessin préparé la veille. Un plan de travail à installer.
Rien d’extraordinaire.
Et pourtant, après toutes ces années, quelque chose continue de me toucher là-dedans.
Pas chaque jour avec la même force.
Je ne vais pas mentir.
Le métier ne ressemble pas à une révélation permanente. Certains jours, le corps proteste avant l’esprit. L’administratif entre dans la pièce avant les clients et repart bien après eux.
Mais même alors, une chose reste évidente.
Nous aimons être ici.
Pas seulement pour ce que l’on y fait.
Être ici.
Sandra, à sa place.
Moi, à la mienne.
Le studio autour de nous, avec ses objets qu’on range mais qui refusent toujours de rester à leur place, ses habitudes minuscules, ses silences courts après certaines séances, ses journées qui ne ressemblent jamais tout à fait à ce qu’on avait prévu.
Il y a une paix là-dedans.
Pas une paix fade.
Une paix simple.
Celle d’un lieu qui n’a pas besoin d’être grand pour tenir, ni de briller pour compter.
Pendant longtemps, j’ai cru que j’avais ouvert un studio.
C’est vrai.
Mais pas seulement.
J’ai ouvert un endroit où j’allais me construire lentement.
Où mon geste allait s’affiner.
Où mon regard allait s’élargir.
Où ma volonté allait apprendre à plier sans disparaître.
Où ce que je croyais savoir serait corrigé par les gens, par les corps, par les années.
C’est peut-être pour cela que ces deux pièces ne m’ont jamais semblé étroites.
Elles ont pris la taille de ce qu’on y a confié.
Des idées fragiles. Des deuils. Des plaisanteries. Des erreurs à réparer.
Des prénoms. Des animaux morts. Des cicatrices. Des projets immenses. Des demandes minuscules. Des contradictions aussi.
Tout cela passe par cette porte.
Tout cela en repart.
Le studio n’existe pas seulement à son adresse.
Il marche dehors depuis des années.
Il prend le tram. Il traverse des supermarchés. Il vieillit sous des manches.
Il disparaît l’hiver, revient l’été, se déforme un peu avec le temps, accompagne des enfants qui naissent, des couples qui se séparent, des maladies, des voyages, des enterrements.
C’est peut-être cela qui me trouble encore.
Un endroit si petit, dispersé sur tant de vies.
À treize ans, je ne pensais à rien de tout cela.
Je voulais seulement une marque.
Un signe à moi.
Je ne savais pas que ce geste, fait en cachette dans des conditions que je n’oserais conseiller à personne aujourd’hui, ouvrirait une route aussi longue. Ni qu’il finirait par m’amener ici, à cet établi.
De ce garçon-là, il ne reste presque rien.
Le corps a changé. La voix a changé. Les forces aussi.
La vie a retiré beaucoup d’illusions et changé certains doutes de jeunesse en questions plus lourdes.
Mais le geste de départ n’a pas disparu.
Il n’est plus le même.
Rien ne l’est.
Il est encore là, autrement.
Le métier me fait penser à cela aujourd’hui.
On lui a presque tout remplacé.
Les machines. Les aiguilles. Les encres. Les règles. Les images. Les vitrines. Les peurs. Les façons de choisir. Les façons de montrer. Les façons de regretter aussi.
Le monde que j’ai découvert adolescent n’existe plus sous cette forme-là.
Et tant mieux, parfois.
Je ne regrette pas les cuisines transformées en ateliers de fortune.
Je ne regrette pas les arrière-boutiques opaques.
Je ne regrette pas les grands airs de rock star que certains prenaient pour masquer leur négligence.
Je ne regrette pas une époque simplement parce qu’elle a eu la gentillesse de m’avoir vu jeune.
Mais je ne vais pas non plus applaudir chaque changement comme s’il suffisait d’arriver après pour être meilleur.
Le tatouage a gagné beaucoup.
Il a gagné en précision, en sécurité, en diversité, en visibilité.
Des corps qui n’auraient jamais osé entrer ont fini par franchir la porte.
Des styles se sont rencontrés. Des clients ont mieux compris ce qu’ils pouvaient demander.
Mais quelque chose s’est aussi abîmé.
Pas partout.
Pas toujours.
Assez pour qu’on le sente.
La vitesse est entrée.
Pas la vitesse utile, celle qui simplifie, qui organise, qui évite de perdre du temps pour rien.
Une autre vitesse.
Celle qui presse le désir avant qu’il ait pris forme.
Celle qui transforme une envie en capture d’écran, un corps en support,
une décision en message envoyé entre deux choses à faire.
Or, le tatouage reste un métier lent.
Même quand le dessin est petit.
Même quand tout paraît simple.
Il faut du temps pour comprendre ce que quelqu’un demande vraiment.
Du temps pour voir si une taille tient.
Du temps pour savoir si un emplacement supportera l’idée.
Du temps pour laisser une personne entendre son propre projet.
Du temps pour dire oui correctement.
Du temps pour dire non sans mépris.
Du temps pour faire.
Du temps pour guérir.
Le monde autour, lui, poursuit son accélération.
Je vois venir une époque où certains choisiront l’aiguille qui ne sera plus vraiment tenue par une main.
Une exécution propre, régulière, infatigable.
Pas d’humeur. Pas de retard. Pas de sourire.
Rien qui puisse sentir, derrière la peau, la personne.
Peut-être que cela suffira à beaucoup.
Peut-être que ce sera très bien fait.
Peut-être même que cette perfection froide impressionnera, parce qu’elle ne tremblera jamais.
À l’autre extrémité, je vois des studios où le fait main survivra,
mais entourés de standing, de décor, de rareté organisée, de codes à comprendre avant même d’entrer. Le geste restera artisanal, parfois magnifique, mais tout ce qui l’entourera finira par laisser une partie des gens au pas de la porte.
D’un côté, une aiguille disponible, mais sans personne derrière.
De l’autre, une main présente, mais hors de portée.
Entre les deux, il restera une place.
Pas la plus simple.
Pas la plus confortable.
Pas celle qui rassure les comptables.
Mais c’est celle où nous voulons être.
Un endroit où le travail bien fait peut rester humble.
Où le temps n’est pas un supplément de prestige, mais une condition normale du geste.
Où l’on peut venir avec un grand projet sans être transformé en portefeuille, et où des demandes minuscules peuvent porter des histoires immenses.
Ce choix a un coût.
On pourrait remplir autrement.
Facturer autrement.
Filtrer davantage.
Répondre plus vite.
Accepter plus facilement.
Dire « oui« quand le non demanderait trop d’énergie. Ce millimètre de plus vers la facilité. Ce millimètre de moins vers l’exigence.
Je le connais, ce millimètre.
Dans un dessin, il peut tout changer.
Dans une vie aussi.
On ne trahit pas toujours d’un grand geste.
Parfois, on se décale simplement un peu.
Puis encore un peu.
Et un jour, on ouvre la porte d’un lieu qui porte toujours votre nom, mais qui ne vous reconnaît plus tout à fait.
Nous savons ce que nous devons laisser de côté.
La facilité.
Le confort.
La sécurité.
Mais ce que nous gardons vaut davantage pour nous.
Le plaisir d’ouvrir sans devoir jouer un rôle dès que quelqu’un entre.
La liberté de refuser ce qui ferait du mal sous prétexte que la demande existe.
Le droit de reprendre une ligne, même si personne ne saura jamais qu’elle était moins juste avant.
Surtout, nous gardons l’envie.
Cette envie-là n’est plus celle de mes treize ans.
Elle ne court plus dans Bruxelles avec mille francs en poche et un symbole froissé dans la main.
Elle ne tatoue plus sept jours sur sept comme si la fatigue était seulement un obstacle à traverser et non un signal à entendre.
Elle a changé d’allure.
Pas de force.
Elle a gagné une direction.
Elle sait mieux ce qu’elle cherche.
Elle sait mieux ce qu’elle refuse.
Elle ne brûle plus dans tous les sens.
Elle brûle mieux.
Alors oui, il y aura encore des défis.
Des charges, des règles, des absurdités administratives, des mutations à comprendre, des outils nouveaux,
des modes qui feront plus de bruit que de lumière. Des choix à faire sans savoir encore si nous aurons raison.
Très bien.
Qu’elles viennent, ces vagues-là.
Pas parce que nous les sous-estimons.
Parce que nous savons déjà ce que veut dire réparer, ajuster, recommencer, apprendre encore.
Nous avons déjà remplacé des planches.
Nous en remplacerons d’autres.
C’est peut-être cela, le bateau de Thésée.
Ne pas chercher la pièce d’origine comme une relique.
Ne pas tout jeter non plus sous prétexte que le paysage change.
Changer ce qui doit l’être. Garder ce qui donne encore son nom à l’ensemble.
Le studio n’est plus celui du premier jour.
Nous non plus.
Tant mieux.
Ce serait triste, au fond, d’avoir traversé tout cela sans avoir été transformés.
Sandra a pris sa place jusqu’à devenir indispensable au lieu lui-même.
Pas une présence autour du métier. Une part du studio, de son rythme, de sa respiration.
Moi, j’ai dû apprendre autre chose : me protéger.
Ne plus confondre « tenir le cap » et « m’user jusqu’à la corde ».
Il faut parfois remplacer certaines planches avant qu’elles cèdent, pour que le bateau continue sans oublier ce qu’il transporte.
Le métier a changé de peau.
Le monde encore plus.
Et pourtant, certains jours, je reconnais tout.
Pas dans ce qui se voit.
Dans la sensation.
Quelqu’un entre.
Le studio l’accueille.
Pas avec grandeur.
Voilà peut-être ce que nous avons réussi de mieux.
Pas un décor.
Pas une marque.
Pas une posture.
Une place.
Un endroit où quelque chose peut encore se déposer sans être aussitôt accéléré, cadré, montré, résumé.
Je ne sais pas combien de temps ce genre de lieu restera évident dans le monde qui vient.
Peut-être, au contraire, que plus tout ira vite, plus on aura besoin de pousser une porte où rien ne vous oblige à suivre la cadence.
Je crois à ceux qui cherchent cela.
Pas à une génération plutôt qu’à une autre.
À ceux qui sentent qu’un tatouage ne doit pas seulement être une image obtenue, mais un moment traversé.
À ceux qui acceptent qu’une réponse n’arrive pas toujours dans la minute.
À ceux qui terminent les livres qu’ils commencent.
Ils existent encore.
Et tant qu’ils existeront, un lieu comme celui-ci aura sa place.
Je ne veux pas parler de lui comme d’un refuge fragile qu’il faudrait protéger.
Ce serait faux.
C’est un endroit debout.
Pas un grand navire.
Il a pris des coups, connu des réparations. Il n’a pas toujours suivi la route prévue. Mais cela fait plus de vingt ans qu’il tient la mer.
C’est cela qui compte maintenant.
Continuer sans subir, sans se figer, sans se trahir.
Deux pièces en enfilade.
Presque une seule.
Sandra là.
Moi là.
Quelqu’un en face.
Le même lieu.
Le même instant.
C’est ainsi que je veux continuer.
Pas en sauvant l’ancien monde.
Pas en courant derrière le nouveau.
En gardant, entre les deux, ce qui nous semble juste.
En laissant entrer ce qui rend le métier meilleur.
En refusant ce qui le rend plus pauvre.
Alors nous sommes là.
Heureux, oui.
Tournés vers ce qui vient.
Pas parce que tout est simple.
Tant que Sandra percevra la personne avant le projet.
Tant que je chercherai la forme juste.
Tant que quelqu’un trouvera ici assez de place pour ne pas devoir laisser son humanité dehors.
Le bateau continuera.
Pas immense.
Pas luxueux.
Pas rapide.
Mais à flot.
Et chargé d’encre et d’âmes.