Chapitre 9 (première partie): Makoto
L’avenue Charles Quint n’avait de majestueux que son nom.
Quand on s’y aventurait, on comprenait vite qu’il ne s’agissait pas vraiment d’une avenue, mais d’une entaille par laquelle l’autoroute se prolongeait jusque dans la ville. Les voitures y remontaient sans interruption, dans une rumeur régulière, comme si Bruxelles aspirait chaque matin un flot de travailleurs avant de les recracher le soir.
C’était l’une des grandes portes d’entrée de la capitale.
L’axe traversait Berchem-Sainte-Agathe, Ganshoren et Koekelberg avec la force tranquille de ce qui a été conçu pour traverser, pas pour s’arrêter. De part et d’autre, les immeubles composaient comme ils pouvaient avec cette présence. Façades des années soixante, commerces fragiles, immeubles sans prétention. Rien qui cherche vraiment à plaire.
Les trottoirs étaient larges, mais on ne s’y attardait guère. On traversait l’avenue plus qu’on ne la fréquentait.
À son extrémité trônait la basilique de Koekelberg, l’une des plus grandes églises catholiques du monde. Elle dominait tout le quartier, masse immense posée au-dessus de constructions modestes. Son grand dôme vert, pris entre deux tours plus minces, lui donnait cette silhouette étrange qu’on reconnaissait de loin sans jamais la trouver vraiment gracieuse. Elle semblait posée là pour être vue de loin, sans vraiment se soucier de ce qui pousserait à ses pieds.
J’avais grandi dans les environs.
Adolescent, il m’arrivait souvent de venir manger mon sandwich sur les pelouses autour de la basilique pendant l’heure de midi. Les écoles du quartier utilisaient aussi le parc pour leurs cours de gymnastique. J’y avais couru moi aussi, des années plus tôt, parmi d’autres ados déjà à bout de souffle sous le regard impatient des professeurs.
À l’époque, tout cela me semblait normal. La basilique, les immeubles, l’avenue. Le quartier faisait simplement partie de l’univers de mon adolescence.
Depuis, les années avaient filé.
J’avais maintenant une trentaine d’années. J’avais quitté ma besace de facteur depuis quelque temps déjà pour me consacrer à l’école d’arts martiaux que j’avais fondée. Après les cours que j’y donnais, je traversais encore souvent cette avenue à pied.
En la regardant autrement, je repensais aux discours qui avaient promis de faire de cet axe une sorte d’Avenue Louise du Nord, la grande artère commerçante du centre de Bruxelles. Avec le temps, la promesse s’était dissipée.
L’avenue Charles Quint était restée fidèle à elle-même.
L’avenue Charles Quint était restée fidèle à elle-même.
Un fleuve d’asphalte.
Cet après-midi-là, alors que je longeais ses trottoirs, une façade attira mon regard.
Je ne saurais dire si ce fut l’affiche « À louer » collée sur la vitrine, ou simplement le fait que, contrairement aux autres façades, celle-ci semblait avoir été travaillée avec un peu plus de soin. L’arche en pierre, les reliefs végétaux au-dessus de la vitre, la porte centrale prise entre deux larges baies sombres lui donnaient quelque chose de plus singulier que les bâtiments voisins, tous un peu interchangeables, tous privés de cachet.
Je ne saurais dire si ce fut l’affiche « À louer » collée sur la vitrine, ou simplement le fait que, contrairement aux autres façades, celle-ci semblait avoir été travaillée avec un peu plus de soin. L’arche en pierre, les reliefs végétaux au-dessus de la vitre, la porte centrale prise entre deux larges baies sombres lui donnaient quelque chose de plus singulier que les bâtiments voisins, tous un peu interchangeables, tous privés de cachet.
Je ralentis.
Puis je m’arrêtai.
Rien, dans cet emplacement, ne plaidait vraiment en sa faveur. Pas d’autres commerces autour. Pas de continuité. Presque rien que la route, le passage, et cette façade comme placée là par erreur.
Les voitures continuaient de remonter l’avenue. Le flot ne s’interrompait jamais.
Je restais immobile devant la vitrine. Depuis quelques mois déjà, quelque chose s’était remis en mouvement en moi.
J’avais rendu visite à plusieurs studios de tatouage à Bruxelles. J’avais observé. Discuté. Je m’étais fait tatouer aussi, comme si j’avais eu besoin de sentir à nouveau l’encre dans la peau pour comprendre ce qui se rejouait.
Je tatouais encore, mais trop peu. Pas assez pour en faire mon quotidien. Trop pour que l’idée me laisse tranquille.
Je tatouais encore, mais trop peu. Pas assez pour en faire mon quotidien. Trop pour que l’idée me laisse tranquille.
Cela me manquait.
Dans l’école que je dirigeais, les plus assidus étaient arrivés au point où ils pouvaient transmettre à leur tour ce que je leur avais appris. J’avais le sentiment d’être allé au bout de ce que je pouvais leur donner sans commencer à altérer ce qui, jusque-là, avait été juste. J’avais suffisamment éclairé le chemin. Continuer aurait risqué d’aveugler.
Toutes ces pensées flottaient encore en moi lorsque je relevai les yeux vers la devanture.
Avec le recul, je crois que ce n’est pas vraiment moi qui ai choisi de m’arrêter.
Quelque chose en moi avait simplement tiré sur les rênes.
Quelque chose en moi avait simplement tiré sur les rênes.
Je ne le savais pas encore.
Mais j’étais déjà devant le navire.
Mais j’étais déjà devant le navire.
Le reste suivit presque aussitôt. Non pas comme un coup de tête, mais comme une évidence retenue depuis longtemps.
En quelques heures, la décision était prise.
En quelques heures, la décision était prise.
Ce que j’avais cessé de chercher ne m’avait jamais vraiment quitté. Cela avait seulement cessé de faire du bruit. À cet instant, les choses reprenaient leur place.
Et ce fut aussi le moment où tout cela commença à avoir un prix.
Les calculs suivirent.
Le soir même, je fis l’inventaire de ce que je possédais comme matériel. Trop peu, évidemment.
Le lendemain matin, je contactai le propriétaire pour organiser une visite et connaître les conditions.
Le coût de l’aménagement. Les frais de fonctionnement du local. Les charges. Les cotisations sociales. Les assurances. La TVA.
Et puis, accessoirement, de quoi vivre.
Le soir même, je fis l’inventaire de ce que je possédais comme matériel. Trop peu, évidemment.
Le lendemain matin, je contactai le propriétaire pour organiser une visite et connaître les conditions.
Le coût de l’aménagement. Les frais de fonctionnement du local. Les charges. Les cotisations sociales. Les assurances. La TVA.
Et puis, accessoirement, de quoi vivre.
Avant même d’entamer quoi que ce soit, il me fallait estimer sérieusement le coût du risque.
J’avais déjà connu deux mises au tapis. Depuis, j’étais devenu père.
Il était hors de question de revivre cela. Je savais ce que je risquais en ouvrant. Je savais aussi ce qu’il m’en coûterait d’y renoncer.
Deux semaines plus tard, ma méfiance avait cédé la place à une détermination calme.
Il était hors de question de revivre cela. Je savais ce que je risquais en ouvrant. Je savais aussi ce qu’il m’en coûterait d’y renoncer.
Deux semaines plus tard, ma méfiance avait cédé la place à une détermination calme.
En déposant les premières caisses de mon emménagement, j’éprouvai quelque chose que je n’avais encore jamais ressenti dans mes anciens studios.
L’endroit était juste.
Ni trop grand, ni trop petit.
Visible, mais sans en faire trop.
Je n’avais pas choisi le centre-ville, avec ses studios déjà installés les uns près des autres. Je n’étais pas non plus rejeté hors de Bruxelles. J’étais à côté.
Pas dehors. Pas au centre.
Ni trop grand, ni trop petit.
Visible, mais sans en faire trop.
Je n’avais pas choisi le centre-ville, avec ses studios déjà installés les uns près des autres. Je n’étais pas non plus rejeté hors de Bruxelles. J’étais à côté.
Pas dehors. Pas au centre.
Cela me convenait.