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Après près de neuf mois à expirer ma sueur à l’entraînement, je sentais l’inspiration de l’encre se rapprocher à grands pas.

Je n’avais plus reçu aucune mission. J’attendais que l’homme à lunettes en écailles noires me recontacte, convaincu que la reprise à Dénia finirait par s’organiser.
Je savais que je n’y trouverais pas exactement ce que je cherchais, mais le maniement des aiguilles me manquait suffisamment pour accepter le travail à la chaîne, au moins un temps.

Mes économies, elles, ne tenaient plus qu’à une peau de chagrin. Il fallait refaire le plein avant qu’elles ne versent leurs dernières larmes au prochain passage en caisse.

L’impatience céda rapidement la place à l’inquiétude, le jour où la voix automatique de la compagnie téléphonique tomba comme une sentence :
Le numéro que vous avez composé n’est pas attribué.

Je réessayai. Puis encore.
Les écailles noires avaient disparu.

Le lendemain, la prise de conscience me frappa de plein fouet.
Deux jours plus tard, mes pensées tournaient comme un cyclone.
Et au troisième jour, la poussière de mes espoirs cessait de retomber en pluie fine sur un champ de ruines.

Je n’avais rien.
Je n’étais nulle part.
Pris dans le mouvement du disque du monde, mais rejeté hors de tout sillon.

Il ne restait qu’une option.
Rentrer en Belgique.

Deux semaines plus tard, c’est en entendant la radio en français sur une aire d’autoroute que le projet espagnol tira définitivement sa révérence.

Mis à part l’enthousiasme de ma famille à l’idée de retrouver l’exilé, rien ne m’attendait. Il fallait se réinventer entièrement, armé, à un peu moins de 25 ans, d’une expérience déjà dense, mais sans autre capital que cela.

Ce retour me faisait penser à ces images de libération d’otages : un membre d’une petite communauté retrouve sa place, accueilli comme s’il était resté le même, alors que tout, à l’intérieur, a déjà changé.

Les premières errances dans les rues retrouvées eurent quelque chose de déconcertant.
Bruxelles me semblait plus grise que dans mon souvenir. Nous étions pourtant en été.

Mon regard devait, sans doute, se frayer un passage à travers un voile d’amertume.

J’aimais ma ville.
J’aimais Bruxelles, mais avec une tendresse particulière, presque prudente.
Je savais qu’en ce temps-là, elle pouvait encore m’offrir toute sa dérision, ses aberrations délicieuses et même son sens aigu de l’absurde.

Mais je sentais aussi qu’elle ne m’offrirait pas encore de terrain fertile pour mes aspirations.

Démuni de tout, il me fallait me relever.
Se relever est chose aisée lorsqu’on a un genou à terre. Beaucoup moins lorsqu’il n’y a plus d’appui.

Ni studio.
Ni revenu.
Quelques cartons seulement, contenant des vêtements, des livres, un peu de matériel de tatouage.

Mes bagages transportaient aussi mon échec.
Il ne fallait surtout pas le laisser devenir la charge la plus lourde.
Mais à l’âge que j’avais, cela non plus n’allait pas de soi.

Je trouvai un emploi de nuit dans une société de transport de fonds.

Mes nuits se déroulaient hors du monde. J’étais enfermé derrière six portes sécurisées, au cœur d’un hangar blindé. J’attendais.

Les convoyeurs arrivaient à intervalles réguliers.
Les valises glissaient les unes après les autres à travers un sas monumental, avalées par une mécanique prête à toutes les indécences.

Une petite vitre, à peine plus large qu’un carton de lait, me permettait d’apercevoir ceux qui prenaient tous les risques. Des silhouettes usées, exposées, chargées de conteneurs qui valaient des vies entières. Leur prime, elle, ne dépassait jamais la virgule de ce qu’ils transportaient.

Seul, je réceptionnais.
Je vérifiais.
Je comptais.

Eux affrontaient la rue.
Moi, je m’éteignais lentement dans le coffre.

L’argent passait de main en main, de véhicule en sas, de sas en chambre forte. Il ne s’arrêtait jamais sur ceux qui le faisaient circuler. Nous n’étions que des relais remplaçables, payés pour que le flux ne s’interrompe pas.

Ce bunker n’avait rien d’un refuge. C’était un poste d’observation involontaire. Un endroit où l’on comprend, en silence, comment le monde s’organise sans nous.

Cette mise à l’écart me permit néanmoins de reconstruire l’essentiel. Une stabilité minimale. Le temps nécessaire pour reprendre appui. 

Je ne parvenais plus à faire vibrer mes aiguilles qu’en grappillant quelques peaux, celles de collègues ou de vagues connaissances, croisées dans une sorte de purgatoire social.
J’avais connu l’abondance de demandes.
J’en étais à négocier des centimètres de peau comme on négocie un droit de respirer.

C’est une position qui affame.
Et la faim finit toujours par réécrire les règles.

On se persuade que c’est provisoire.
Que ça ne compte pas vraiment.
Que l’essentiel, c’est de continuer à piquer.

Alors on accepte de tatouer là où, quelques mois plus tôt, on aurait ri avant de refuser. 

À la table de cuisine d’un client, deux chaises dépareillées, une nappe en plastique vaguement essuyée, encore tiède du repas précédent.

Le bras repose là, entre un bol de céréales et un cendrier plein.
La lampe de bureau clignote comme si elle aussi doutait du projet.
À chaque passage d’enfant en chaussettes, je retiens mon souffle, aiguille suspendue, espérant qu’aucun coude ne viendra modifier le tracé.

L’épouse cuisine à un mètre de là.
Elle remue une sauce et me demande : 

- Tu as déjà fait un dauphin ? 

Puis elle coupe l’électricité pour brancher la cafetière.

La machine se tait.
Moi, j’hurle intérieurement.
L’aiguille s’arrête.
Le trait aussi.

Quelqu’un ouvre une fenêtre. La télévision diffuse « Amour, Gloire et Beauté », volume au maximum, un jouet roule sous la table. On me demande si ça va durer longtemps, parce que le rôti doit sortir du four.

Je pique.
Je m’adapte.
Je compose.

Le chien affalé sur les genoux de mon client relève de temps en temps la tête pour me fixer un moment. Peut-être l’ai-je réveillé dans sa sieste par un de mes mouvements. Je me surprends à presque vouloir m’excuser.

Le geste est là.
Le cadre, lui, a disparu.

Et dans cette cuisine trop petite, entre le bruit des assiettes et l’odeur de graisse chaude, je tatouais exactement comme je travaillais la nuit.

Sous la peau du monde.

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Chapitre 9 (première partie): Makoto

Chapitre 9 (première partie): Makoto


L’avenue Charles Quint n’avait de majestueux que son nom.

Quand on s’y aventurait, on comprenait vite qu’il ne s’agissait pas vraiment d’une avenue, mais d’une entaille par laquelle l’autoroute se prolongeait jusque dans la ville. Les voitures y remontaient sans interruption, dans une rumeur régulière, comme si Bruxelles aspirait chaque matin un flot de travailleurs avant de les recracher le soir.

C’était l’une des grandes portes d’entrée de la capitale.

L’axe traversait Berchem-Sainte-Agathe, Ganshoren et Koekelberg avec la force tranquille de ce qui a été conçu pour traverser, pas pour s’arrêter. De part et d’autre, les immeubles composaient comme ils pouvaient avec cette présence. Façades des années soixante, commerces fragiles, immeubles sans prétention. Rien qui cherche vraiment à plaire.

Les trottoirs étaient larges, mais on ne s’y attardait guère. On traversait l’avenue plus qu’on ne la fréquentait.

À son extrémité trônait la basilique de Koekelberg, l’une des plus grandes églises catholiques du monde. Elle dominait tout le quartier, masse immense posée au-dessus de constructions modestes. Son grand dôme vert, pris entre deux tours plus minces, lui donnait cette silhouette étrange qu’on reconnaissait de loin sans jamais la trouver vraiment gracieuse. Elle semblait posée là pour être vue de loin, sans vraiment se soucier de ce qui pousserait à ses pieds.

J’avais grandi dans les environs.

Adolescent, il m’arrivait souvent de venir manger mon sandwich sur les pelouses autour de la basilique pendant l’heure de midi. Les écoles du quartier utilisaient aussi le parc pour leurs cours de gymnastique. J’y avais couru moi aussi, des années plus tôt, parmi d’autres ados déjà à bout de souffle sous le regard impatient des professeurs.

À l’époque, tout cela me semblait normal. La basilique, les immeubles, l’avenue. Le quartier faisait simplement partie de l’univers de mon adolescence.

Depuis, les années avaient filé.

J’avais maintenant une trentaine d’années. J’avais quitté ma besace de facteur depuis quelque temps déjà pour me consacrer à l’école d’arts martiaux que j’avais fondée. Après les cours que j’y donnais, je traversais encore souvent cette avenue à pied.

En la regardant autrement, je repensais aux discours qui avaient promis de faire de cet axe une sorte d’Avenue Louise du Nord, la grande artère commerçante du centre de Bruxelles. Avec le temps, la promesse s’était dissipée.
L’avenue Charles Quint était restée fidèle à elle-même.

Un fleuve d’asphalte.

Cet après-midi-là, alors que je longeais ses trottoirs, une façade attira mon regard.
Je ne saurais dire si ce fut l’affiche « À louer » collée sur la vitrine, ou simplement le fait que, contrairement aux autres façades, celle-ci semblait avoir été travaillée avec un peu plus de soin. L’arche en pierre, les reliefs végétaux au-dessus de la vitre, la porte centrale prise entre deux larges baies sombres lui donnaient quelque chose de plus singulier que les bâtiments voisins, tous un peu interchangeables, tous privés de cachet.

Je ralentis.

Puis je m’arrêtai.

Rien, dans cet emplacement, ne plaidait vraiment en sa faveur. Pas d’autres commerces autour. Pas de continuité. Presque rien que la route, le passage, et cette façade comme placée là par erreur.

Les voitures continuaient de remonter l’avenue. Le flot ne s’interrompait jamais.

Je restais immobile devant la vitrine. Depuis quelques mois déjà, quelque chose s’était remis en mouvement en moi.

J’avais rendu visite à plusieurs studios de tatouage à Bruxelles. J’avais observé. Discuté. Je m’étais fait tatouer aussi, comme si j’avais eu besoin de sentir à nouveau l’encre dans la peau pour comprendre ce qui se rejouait.
Je tatouais encore, mais trop peu. Pas assez pour en faire mon quotidien. Trop pour que l’idée me laisse tranquille.

Cela me manquait.

Dans l’école que je dirigeais, les plus assidus étaient arrivés au point où ils pouvaient transmettre à leur tour ce que je leur avais appris. J’avais le sentiment d’être allé au bout de ce que je pouvais leur donner sans commencer à altérer ce qui, jusque-là, avait été juste. J’avais suffisamment éclairé le chemin. Continuer aurait risqué d’aveugler.

Toutes ces pensées flottaient encore en moi lorsque je relevai les yeux vers la devanture.

Avec le recul, je crois que ce n’est pas vraiment moi qui ai choisi de m’arrêter.
Quelque chose en moi avait simplement tiré sur les rênes.

Je ne le savais pas encore.
Mais j’étais déjà devant le navire.

Le reste suivit presque aussitôt. Non pas comme un coup de tête, mais comme une évidence retenue depuis longtemps.
En quelques heures, la décision était prise.

Ce que j’avais cessé de chercher ne m’avait jamais vraiment quitté. Cela avait seulement cessé de faire du bruit. À cet instant, les choses reprenaient leur place.

Et ce fut aussi le moment où tout cela commença à avoir un prix.

Les calculs suivirent.
Le soir même, je fis l’inventaire de ce que je possédais comme matériel. Trop peu, évidemment.
Le lendemain matin, je contactai le propriétaire pour organiser une visite et connaître les conditions.
Le coût de l’aménagement. Les frais de fonctionnement du local. Les charges. Les cotisations sociales. Les assurances. La TVA.
Et puis, accessoirement, de quoi vivre.

Avant même d’entamer quoi que ce soit, il me fallait estimer sérieusement le coût du risque.

J’avais déjà connu deux mises au tapis. Depuis, j’étais devenu père.
Il était hors de question de revivre cela. Je savais ce que je risquais en ouvrant. Je savais aussi ce qu’il m’en coûterait d’y renoncer.
Deux semaines plus tard, ma méfiance avait cédé la place à une détermination calme.

En déposant les premières caisses de mon emménagement, j’éprouvai quelque chose que je n’avais encore jamais ressenti dans mes anciens studios.

L’endroit était juste.
Ni trop grand, ni trop petit.
Visible, mais sans en faire trop.

Je n’avais pas choisi le centre-ville, avec ses studios déjà installés les uns près des autres. Je n’étais pas non plus rejeté hors de Bruxelles. J’étais à côté.
Pas dehors. Pas au centre.

Cela me convenait.

 

 

Chapitre 8 (Dernière partie) : Les aspérités de la marge.

Chapitre 8 (Dernière partie) : Les aspérités de la marge.

Il ne me fallut pas plus de quelques mois pour décider d’offrir mes courbatures à un autre employeur.

C’est ainsi que je devins facteur.

L’idée de distribuer des mots posés sur du papier avait quelque chose de plus poétique que d’être rétribué à transporter du papier sur lequel on avait posé une valeur.

J’allais passer les trois années suivantes à marcher.

Remplaçant, je n’avais ni territoire fixe ni routine rassurante.

Chaque matin, une tournée différente, un quartier inconnu, des absences à combler.

Il fallait apprendre vite. Très vite. La géographie du terrain, les emplacements saugrenus de certaines boîtes aux lettres.

Parfois, je passais plus de temps à chercher l’interstice qu’à distribuer le courrier lui-même. 
Certaines semblaient avoir été dissimulées volontairement, comme si le facteur était une menace dont il fallait se protéger. Je finissais par les trouver derrière un pot de fleurs ou à l’intérieur d’une grille fermée par un cadenas rouillé, dont personne n’avait la clé.

Il y avait celles à hauteur du sol, pensées manifestement pour un nain très organisé. D’autres perchées si haut qu’on se demandait si le courrier devait être remis à l’aide d’une échelle ou avec des échasses.

Je développai rapidement une relation étrange avec les sonnettes. Certaines ne répondaient jamais. D’autres déclenchaient des aboiements furieux sans jamais faire apparaître d’humain. Quelques-unes ouvraient sur des visages surpris, comme si le courrier était une bénédiction ou une condamnation.

Je m’excusais beaucoup. Souvent sans savoir pourquoi.

Sans parler de la besace trop pleine, si haute qu’elle me mangeait une partie du champ de vision et me rappelait à chaque pas que la régularité des trottoirs n’existe que sur les maquettes des paysagistes.

Les matinées commençaient dans la lumière encore hésitante, des rues à peine réveillées. Je cherchais des noms sur des boîtes aux lettres cabossées, parfois effacées, parfois remplacées par des surnoms ou des autocollants, par moments par des insultes.

Je livrais souvent à l’intuition, parfois à l’erreur. Ce qui finissait immanquablement par déclencher la rage du facteur titulaire, le lendemain.

L’épuisement venait vite. La frustration aussi.

Dans ma mémoire traînait encore l’aigreur du postier espagnol. Une silhouette rongée par la répétition. Elle me faisait un peu peur. 
Je me demandais si c’était cela, la fin naturelle du trajet : devenir un guichet ambulant.

Et puis, très vite, autre chose apparut.

Quelque chose que je n’avais pas anticipé. Une dimension plus dense. Plus humaine.

À force de passer, de frapper aux mêmes portes sans les avoir choisies, je cessai d’être un simple porteur de lettres. Je devenais un repère discret. Un visage attendu. Parfois le seul lien entre deux journées identiques pour ceux et celles qui restaient chez eux.

J’entrais chez les gens pour déposer un recommandé ou une pension.

En changeant de tournée chaque jour entre Laeken et Neder-Over-Heembeek, je traversais des mondes entiers à pied : de l’avenue Marie-Christine et des tours de la Cité Modèle jusqu’aux rues silencieuses du Mutsaard, à l’ombre du domaine royal.

Sans m’en rendre compte, je venais d’entrer dans une cartographie invisible.

Sous la peau du monde, une nouvelle fois.

Je vivais dans cette frontière entre l’extérieur et l’intérieur. Les seuils de porte s’offraient comme un épiderme où je déposais de l’encre…
Je voyageais dans cette marge entre le visible et l’invisible. Et je m’y sentais bien.

À mes retours, la lecture prenait possession de mon temps.

Une forme de faim tranquille.

Je passais de la philosophie au bouddhisme, des traités de stratégie aux livres de science, d’histoire, de psychologie.

Je ne comprenais pas tout. Loin de là.

Mais tout me nourrissait.

J’avais le sentiment d’entrer dans des mondes dont certaines portes avaient déjà été entrouvertes bien avant.

Par mes tuteurs.
Par des rencontres.
Par des phrases entendues trop tôt pour être comprises, mais jamais oubliées.

J’en connaissais vaguement les paysages.

Assez pour savoir que je voulais en parcourir les reliefs.
Descendre dans les vallées.
Monter vers les cimes.

Les jours suivants, pendant ma distribution solitaire, je laissais décanter.

Je tissais des liens, je traçais des chemins entre des idées qui semblaient ne pas se parler.

Sans chercher à maîtriser.
Juste à comprendre comment tout cela pouvait tenir ensemble.

Ce n’était pas une accumulation de savoirs.
C’était une exploration.

Je construisais les contours du chemin à venir. Ce que je voulais créer et surtout ce que je voulais contourner. Si, un jour, je devais remonter un studio, je savais dorénavant ce qu’il ne serait pas.

Ces trois années furent la construction lente d’un regard.
Un regard porté depuis les aspérités de la marge.

 ****

Le dragon est parti.
Il est parti comme part le feu quand il a tout brûlé.

En laissant la suie sur les murs.
Et l’odeur, longtemps.

Je n’ai plus ses fils autour des poignets.
Mais la peau se souvient de leur tension.

La liberté ne gomme rien.
Elle met à nu ce qui tenait encore.

Il reste une marque.
Une cicatrice qui ne demande pas à guérir.

Elle ne fait plus mal.
Mais elle parle quand je me tais.

Alors je marche autrement.
Simplement debout.

Je n’ai plus besoin d’être façonné.
Ni d’être dur. Ni d’être malléable. 
 
 Si le monde change,
 je veux être humain pour ce qui vient.

Si les flammes prennent une autre couleur,
je ne m’acharnerai pas à sauver l’ancien brasier.

Je garderai ce qu’il m’a appris.
Et je pourrais laisser le reste se consumer.

Je ferai un feu plus bas.
Un feu à hauteur d’homme.

 

Chapitre 8 (Deuxième partie) : Les aspérités de la marge.

Chapitre 8 (Deuxième partie) : Les aspérités de la marge.

Après près de neuf mois à expirer ma sueur à l’entraînement, je sentais l’inspiration de l’encre se rapprocher à grands pas.

Je n’avais plus reçu aucune mission. J’attendais que l’homme à lunettes en écailles noires me recontacte, convaincu que la reprise à Dénia finirait par s’organiser.
Je savais que je n’y trouverais pas exactement ce que je cherchais, mais le maniement des aiguilles me manquait suffisamment pour accepter le travail à la chaîne, au moins un temps.

Mes économies, elles, ne tenaient plus qu’à une peau de chagrin. Il fallait refaire le plein avant qu’elles ne versent leurs dernières larmes au prochain passage en caisse.

L’impatience céda rapidement la place à l’inquiétude, le jour où la voix automatique de la compagnie téléphonique tomba comme une sentence :
Le numéro que vous avez composé n’est pas attribué.

Je réessayai. Puis encore.
Les écailles noires avaient disparu.

Le lendemain, la prise de conscience me frappa de plein fouet.
Deux jours plus tard, mes pensées tournaient comme un cyclone.
Et au troisième jour, la poussière de mes espoirs cessait de retomber en pluie fine sur un champ de ruines.

Je n’avais rien.
Je n’étais nulle part.
Pris dans le mouvement du disque du monde, mais rejeté hors de tout sillon.

Il ne restait qu’une option.
Rentrer en Belgique.

Deux semaines plus tard, c’est en entendant la radio en français sur une aire d’autoroute que le projet espagnol tira définitivement sa révérence.

Mis à part l’enthousiasme de ma famille à l’idée de retrouver l’exilé, rien ne m’attendait. Il fallait se réinventer entièrement, armé, à un peu moins de 25 ans, d’une expérience déjà dense, mais sans autre capital que cela.

Ce retour me faisait penser à ces images de libération d’otages : un membre d’une petite communauté retrouve sa place, accueilli comme s’il était resté le même, alors que tout, à l’intérieur, a déjà changé.

Les premières errances dans les rues retrouvées eurent quelque chose de déconcertant.
Bruxelles me semblait plus grise que dans mon souvenir. Nous étions pourtant en été.

Mon regard devait, sans doute, se frayer un passage à travers un voile d’amertume.

J’aimais ma ville.
J’aimais Bruxelles, mais avec une tendresse particulière, presque prudente.
Je savais qu’en ce temps-là, elle pouvait encore m’offrir toute sa dérision, ses aberrations délicieuses et même son sens aigu de l’absurde.

Mais je sentais aussi qu’elle ne m’offrirait pas encore de terrain fertile pour mes aspirations.

Démuni de tout, il me fallait me relever.
Se relever est chose aisée lorsqu’on a un genou à terre. Beaucoup moins lorsqu’il n’y a plus d’appui.

Ni studio.
Ni revenu.
Quelques cartons seulement, contenant des vêtements, des livres, un peu de matériel de tatouage.

Mes bagages transportaient aussi mon échec.
Il ne fallait surtout pas le laisser devenir la charge la plus lourde.
Mais à l’âge que j’avais, cela non plus n’allait pas de soi.

Je trouvai un emploi de nuit dans une société de transport de fonds.

Mes nuits se déroulaient hors du monde. J’étais enfermé derrière six portes sécurisées, au cœur d’un hangar blindé. J’attendais.

Les convoyeurs arrivaient à intervalles réguliers.
Les valises glissaient les unes après les autres à travers un sas monumental, avalées par une mécanique prête à toutes les indécences.

Une petite vitre, à peine plus large qu’un carton de lait, me permettait d’apercevoir ceux qui prenaient tous les risques. Des silhouettes usées, exposées, chargées de conteneurs qui valaient des vies entières. Leur prime, elle, ne dépassait jamais la virgule de ce qu’ils transportaient.

Seul, je réceptionnais.
Je vérifiais.
Je comptais.

Eux affrontaient la rue.
Moi, je m’éteignais lentement dans le coffre.

L’argent passait de main en main, de véhicule en sas, de sas en chambre forte. Il ne s’arrêtait jamais sur ceux qui le faisaient circuler. Nous n’étions que des relais remplaçables, payés pour que le flux ne s’interrompe pas.

Ce bunker n’avait rien d’un refuge. C’était un poste d’observation involontaire. Un endroit où l’on comprend, en silence, comment le monde s’organise sans nous.

Cette mise à l’écart me permit néanmoins de reconstruire l’essentiel. Une stabilité minimale. Le temps nécessaire pour reprendre appui. 

Je ne parvenais plus à faire vibrer mes aiguilles qu’en grappillant quelques peaux, celles de collègues ou de vagues connaissances, croisées dans une sorte de purgatoire social.
J’avais connu l’abondance de demandes.
J’en étais à négocier des centimètres de peau comme on négocie un droit de respirer.

C’est une position qui affame.
Et la faim finit toujours par réécrire les règles.

On se persuade que c’est provisoire.
Que ça ne compte pas vraiment.
Que l’essentiel, c’est de continuer à piquer.

Alors on accepte de tatouer là où, quelques mois plus tôt, on aurait ri avant de refuser. 

À la table de cuisine d’un client, deux chaises dépareillées, une nappe en plastique vaguement essuyée, encore tiède du repas précédent.

Le bras repose là, entre un bol de céréales et un cendrier plein.
La lampe de bureau clignote comme si elle aussi doutait du projet.
À chaque passage d’enfant en chaussettes, je retiens mon souffle, aiguille suspendue, espérant qu’aucun coude ne viendra modifier le tracé.

L’épouse cuisine à un mètre de là.
Elle remue une sauce et me demande : 

- Tu as déjà fait un dauphin ? 

Puis elle coupe l’électricité pour brancher la cafetière.

La machine se tait.
Moi, j’hurle intérieurement.
L’aiguille s’arrête.
Le trait aussi.

Quelqu’un ouvre une fenêtre. La télévision diffuse « Amour, Gloire et Beauté », volume au maximum, un jouet roule sous la table. On me demande si ça va durer longtemps, parce que le rôti doit sortir du four.

Je pique.
Je m’adapte.
Je compose.

Le chien affalé sur les genoux de mon client relève de temps en temps la tête pour me fixer un moment. Peut-être l’ai-je réveillé dans sa sieste par un de mes mouvements. Je me surprends à presque vouloir m’excuser.

Le geste est là.
Le cadre, lui, a disparu.

Et dans cette cuisine trop petite, entre le bruit des assiettes et l’odeur de graisse chaude, je tatouais exactement comme je travaillais la nuit.

Sous la peau du monde.


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