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Je suis arrivé à Cullera au mois de mai.

À première vue, rien ne distinguait la ville d’une autre station balnéaire de la côte espagnole. Le soleil s’offrait sans retenue et donnait aux immeubles d’appartements de villégiature; une apparence presque agréable.
La mer semblait paisible, indifférente à toutes les attentes humaines.
Les vieux quartiers, plus en retrait, abritaient les habitants.
Tout donnait l’illusion d’un endroit préservé, figé dans une tranquillité de carte postale. Une de ces petites villes qui vivent au rythme des saisons touristiques.

En été, sa population était multipliée par quatre. Des milliers de vacanciers affluaient, déposant leurs serviettes sur le sable, leurs enfants dans l’eau et leurs quotidiens au vestiaire. Ils arrivaient avides de soleil, d’insouciance et de crème solaire, sans soupçonner un seul instant que l’endroit comportait sa part d’ombre.

La camionnette de location s’avança dans les rues en pleine effervescence. Les premiers touristes arriveraient d’ici peu.

On s’activait de toutes parts, tels des écoliers préparant une fête de fin d’année. Les volets métalliques des vitrines étaient relevés par des commerçants pleins d’espoir et les terrasses installées par des saisonniers. Les ouvriers municipaux s’affairaient à nettoyer les trottoirs bordés de palmiers.

Je descendis du véhicule en double file, le temps de récupérer les clés du local que j’avais réservé. Une ancienne blanchisserie, située dans le Pasaje Alzira.
La petite rue piétonne reliait deux grandes artères commerçantes allant jusqu’à la plage. Mais son angle ne permettait jamais aux rayons du soleil d’atteindre la devanture.

L’espace gardait les traces d’une activité fourmillante, figée comme après un départ précipité. Les immenses étagères de cèdre gardaient l’empreinte du linge disparu. Leur odeur sèche, presque résineuse, semblait avoir appris à conserver ce que les draps leur confiaient à l’abri des regards.

J’étais heureux, presque euphorique à l’idée d’installer mon studio et de commencer une nouvelle vie.
Mon ignorance de la langue, à peine compensée par quelques phrases apprises par cœur, ne m’inquiétait pas. Par chance, l’agent immobilier, un homme à l’allure étonnamment proche de Georges Brassens, parlait parfaitement français.

Ce que je ne savais pas encore, c’est que j’entrais dans les ruines tièdes d’un monde qui venait de s’effondrer.

Je connaissais la ville uniquement à travers le regard du vacancier que j’avais été quelques années plus tôt. Mais à présent, sous mes pas, j’allais découvrir une chaleur épaisse, poisseuse, qui ne venait pas seulement du soleil.

Cullera s’étirait sur la côte valencienne, à la lisière de ce que l’on appelait parfois la Costa del Azahar. Une frontière floue, plus touristique que géographique.
Costa del Azahar, du nom des fleurs blanches de l’oranger. Un nom doux, presque innocent.
Mais ici, plus au sud, la blancheur avait une autre texture… une autre odeur… celle d’une poudre amère.
 
La ville n’était pas seulement une destination touristique. C’était la dernière respiration d’un système qui avait irrigué la côte de Valencia lors de la décennie qui s’achevait.

Un phénomène que les journalistes nommèrent : la Ruta del Bakalao. 

Pas une route au sens propre, mais un circuit nocturne, une saignée de bitume reliant clubs, parkings, afters, zones industrielles et plages désertes. Un chapelet de lieux où l’on ne venait pas danser, mais s’oublier, se perdre.
La musique y tournait sans interruption, parfois pendant des jours, et les corps tenaient, portés par une chimie ravageuse.

Ce n’était pas la fête, c’était une déchéance organisée.

Je n’appris que plus tard, par les confidences d’un propriétaire de plusieurs établissements à Cullera, qu’à son apogée la Ruta avait attiré des dizaines de milliers de personnes chaque week-end. Les années précédentes, plusieurs opérations policières majeures avaient marqué la fin de cette ère, sans pour autant en effacer totalement les conséquences.
 
Conséquences dans lesquelles j’avais décidé, inconscient de ce qui se jouait, d’installer mon studio.

La Ruta n’était pas seulement une histoire de musique techno ou de nuits blanches. C’était une économie parallèle, faite de drogue, d’argent liquide, de petites mains et de grosses cargaisons.
La côte devenait un corridor, une artère ouverte entre la mer et l’arrière-pays. Les bateaux larguaient, les voitures récupéraient, les clubs servaient de couverture. Et dans l’ombre, des gens grimpaient, d’autres tombaient… parfois trop bas pour remonter.

Puis, juste avant mon arrivée, tout avait commencé à se fissurer. La pression policière, les excès devenus trop visibles et bien sûr la mort trop présente.
L’État avait fini par regarder dans cette direction. Les contrôles s’étaient multipliés. Les saisies aussi. 
 
 La fête continuait, mais plus nerveuse, plus violente. Comme une bête blessée.

À cette époque, les temples de la nuit tombaient les uns après les autres.
Le Barraca, le Spook, le Puzzle…
Des cathédrales païennes où on avait tout vécu trop fort, trop vite.
 
Et pendant que ces lieux fermaient, Cullera devenait un refuge, une sorte d’arrière-cour de ce monde en train de s’émietter. Un endroit où l’on pouvait encore faire semblant que la nuit n’était pas finie.

Les touristes ne voyaient que les plages, les restaurants et les boutiques.
Les habitants eux, savaient. 

Ce qui frappait, c’était cette coexistence étrange entre l’innocence et la décadence.
La promenade devenait un théâtre absurde où cohabitaient vacanciers et âmes échouées.
Les vagues venaient mourir sur le sable après avoir charrié, quelques kilomètres plus loin, des cargaisons entières de promesses toxiques. Les enfants jouaient dans cette eau, sans savoir qu’elle avait servi de passage à tant de marchandises illicites.

La violence n’était plus flamboyante, elle était sourde.
Plus de démonstration spectaculaire. Juste des rappels à l’ordre.
Une disparition.
Un corps retrouvé trop tard.
Un autre jamais retrouvé du tout: 

- Il est parti, disait-on.

Mon client m’avait aussi expliqué que les choses s’étaient aggravées car il n’y avait plus de règles claires.
Les appétits étaient restés, mais les réseaux avaient perdu leurs structures.

Il restait les orphelins de la dépendance, les destins nés de la violence et les derniers parrains en partance.

Mais tout ça, au moment de décharger la camionnette, je ne le savais pas encore. Au milieu de tout ça, je débarquais avec mes ambitions et mes illusions.


Elles ne firent pas long feu. Je perçus vite la présence de ces survivants temporaires. Dès le deuxième ou troisième soir, où j’étais sorti faire un tour pour découvrir le quartier.

À quelques pâtés de maisons du studio, le personnel de quelques boîtes de nuit terminait ses préparatifs. Les patrons discutaient au milieu de la rue qui semblait leur appartenir. Ces gars-là n’étaient pas des hommes d’affaires qui marchent dans les clous. Tout, dans leur attitude et dans celle de leurs hommes, disait qu’ils évoluaient selon d’autres lois.

Un peu plus loin, sur la plage encore déserte, des jeunes de 14 ou 15 ans fumaient des vapeurs acres ; ils devraient bientôt céder leur territoire aux familles en tongues. Mais pour aller où ? 

J’avais connu des quartiers difficiles à Bruxelles. J’avais déjà croisé la violence et la toxicomanie autour de la gare du Nord et dans ces endroits où l’on apprend vite à baisser les yeux.

Mais en voyant ces gamins, quelque chose m’a saisi. À leur âge, ma transgression avait tenu à peu de chose : un tatoueur à l’allure de Chewbacca, un Coca gagné comme un acte de bravoure. Eux n’avaient pas eu ce luxe. Leur premier vertige n’était pas passé par le jeu ou l’imaginaire. Ce n’était pas Chewbacca qui leur avait fait face, mais un Dark Vador bien réel et la « coca » n’avait rien eu d’un soda. 

Pas la même initiation. 
Un autre monde ! 

Cette tension omniprésente, mais qui semblait ajuster son masque avant que le spectacle ne commence, avait allumé mes capteurs. Ce mélange de fatigue et d’urgence dans l’air. Comme si la ville retenait son souffle, pour ne pas tarir les flots de touristes. Je la sentais contrainte et pourtant, je continuai d’avancer, espérant que cette gêne finirait par passer.

Je décidai de garder ce ressentiment pour moi, sans en informer ma famille qui me pensait dans un lieu idyllique. Et je me lançai dans l’aménagement du local avec les moyens du bord. J’avais pris le strict nécessaire, ne conservant comme mobilier du studio de Bruxelles qu’un fauteuil de barbier.



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Chapitre 11 (1ère partie): Les limites de la machine

Chapitre 11 (1ère partie): Les limites de la machine


Deux ou trois ans plus tard, j’ouvrais chaque matin avec ce mélange de bonheur et de fierté qu’apporte un studio qui vit. Les journées commençaient tôt. Elles finissaient rarement avant vingt-deux heures. Les temps morts se faisaient rares. Le soir, la fatigue pesait davantage qu’avant. Il aurait fallu lever le pied.

Je ne l’ai pas fait.

D’abord, il y avait le client assis devant moi. Quelqu’un qui acceptait de remettre sa peau entre mes mains. Je ne pouvais pas me contenter du strict nécessaire. Quand je sentais qu’il fallait prendre un peu plus de temps pour faire les choses comme il fallait, je le prenais.

Ensuite, parce que le tatouage faisait vibrer quelque chose en moi. Après presque quinze années de pratique, je guettais encore cette petite étincelle dans le regard du client quand il s’approchait du miroir à la fin de la séance.

Et puis il y avait l’argent. L’après-crise de 2008 se faisait sentir. Ça se voyait dans la manière qu’avaient les gens de compter, d’hésiter, de discuter le prix parfois. Lever le pied n’aurait pas seulement voulu dire quelques heures de moins. Pour beaucoup de petits indépendants, l’équilibre se gagnait semaine après semaine.

Tout cela me portait autant que cela m’abîmait.

Sur le comptoir, les dessins n’étaient plus tout à fait les mêmes. Les projets arrivaient plus précis. Plus fins. Moins massifs. On n’en était pas encore à la vague du fine line, mais quelque chose avait déjà commencé. Les portfolios du studio servaient de moins en moins. Les références arrivaient d’ailleurs : des images vues sur écran, des modèles déjà retouchés, tout un imaginaire nourri aussi par des émissions comme Miami Ink. Le trait devait être plus net. Les détails plus nombreux. Le niveau demandé montait.

J’aimais devoir aller chercher plus loin.

Mais le corps payait sa part. Ce qui m’usait, c’était le nombre d’heures de tension sur quelques millimètres de peau vivante. Une surface qui vibre. Un corps qui bouge. Une personne qui parle, qui se crispe, qui a mal parfois au moment exact où la main doit rester régulière. La fatigue venait de cette vigilance prolongée, de ce contrôle qu’il fallait maintenir sans relâche.

Mais je n’aurais pas voulu être ailleurs.

Je voyais entrer des clients de tous les âges, souvent chargés des mêmes inquiétudes : la douleur, le résultat, l’hygiène. Et puis les questions plus embarrassées, presque enfantines. Qu’est-ce qu’en dira ma mère ? À quoi ça ressemblera quand je serai vieux ? L’envie de se faire tatouer gagnait du terrain, mais la méfiance, elle, n’avait pas entièrement disparu.

La plupart du temps, quelques explications suffisaient. 
Les épaules redescendaient presque toujours.

Presque.

Ce matin-là, j’avais levé le volet avec cette envie intacte de commencer.

Mon premier rendez-vous attendait déjà devant la porte. Un homme un peu nerveux.

Son premier tatouage.

Toutes les lumières n’étaient pas encore allumées quand il lâcha :

- Si c’est mal fait, je vais te faire une réputation pourrie sur Facebook. 

Il avait dit ça avec un rire un peu forcé. Le genre de phrase qu’on habille en plaisanterie pour ne pas devoir l’assumer entièrement. J’en avais déjà croisé, des clients qui cherchaient à se rassurer en laissant flotter une petite menace dans l’air. Comme si cela pouvait m’obliger à mieux faire. Sur moi, cela n’avait jamais produit autre chose qu’un regard un peu amusé, assez pour désamorcer la manœuvre.

Ces tentatives étaient rares, comme elles l’avaient toujours été. Ce qui changeait, c’était la nature de la menace. Pas à cause de lui. À cause du mot.

Facebook.

J’ai ressenti ce jour-là qu’une autre forme de pression entrait dans le métier. Quelque chose de plus rapide. De plus sale aussi. Plus besoin de hausser le ton ni de jouer au dur dans le face-à-face. Il suffisait désormais de menacer de salir votre nom en ligne. On était peut-être en train de passer de la menace du coup de boule à celle du bad buzz.

Je continuais à travailler de la même manière, comme je l’avais toujours fait. Mais les journées se tendaient. Elles exigeaient plus. 

Et moi, comme souvent, je répondais en donnant davantage.

À la fin de la séance, il s’était détendu. La phrase du matin n’existait déjà plus. Il regarda longtemps son tatouage, releva les yeux vers moi, me remercia, puis revint encore une fois au miroir avant de partir satisfait.

Le client de l’après-midi, lui, n’avait aucune crainte. Il connaissait mon travail et se faisait toujours une joie de passer sous mes aiguilles. Pour lui, ce moment comptait autant pour le tatouage que pour la possibilité d’être seul face à quelqu’un qui l’écoutait.

Chacune de ses visites prenait la forme d’un long monologue. Des heures à parler presque sans arrêt. Il lui arrivait même de continuer en allant au petit coin. Je tentais parfois de glisser un mot, un commentaire, mais je crois qu’il n’en avait pas vraiment besoin. Alors je lui servais surtout d’écho.

À écouter ainsi toutes ces vies, j’ai eu la chance d’apprendre sur les autres autant que sur moi-même. Mais cela n’en allégeait pas pour autant la charge mentale.

Au moment de fermer ce soir-là, quelque chose n’était pas comme d’habitude. Pas seulement la fatigue. Un vide plus profond. Comme si l’intérieur s’était creusé d’un coup.

Je me mis en route à pied, comme chaque jour, avec une seule idée en tête : me poser. L’appartement que je louais n’était qu’à une vingtaine de minutes du studio. J’y arrivai, mangeai léger, puis m’installai un moment sur la terrasse pour profiter encore un peu de la douceur de ce mois de juin.

Une petite heure plus tard, je me sentis mal.

Je m’allongeai au sol.

Mon thorax se soulevait par saccades. Sueur froide. Respiration lourde. Vertige. Mon cœur occupait tout. Il n’y avait plus que ça. Plus de soirée. Plus de terrasse. Rien que ce corps devenu brutalement impossible à ignorer.

Mes jambes me portaient mal, mais je ne voulais pas rester là à subir. Je décidai de me rendre à l’hôpital le plus proche.

Une fois la réception passée, il ne me resta plus qu’à espérer d’être pris en charge rapidement. Pour les médecins, la nuit suivait son cours. Après tout, ce qui est pour vous une inquiétude vitale n’est pour eux qu’une habitude banale.

La salle d’attente avait cette ambiance particulière des lieux qui ne dorment jamais. La lumière n’était pas la seule à être artificielle. Le temps aussi.

Je regardais les visages tendus des autres patients. Leur immobilité usait leurs craintes sur des sièges qui en avaient vu passer des centaines. Puis, par moments, des brancards traversaient la salle en trombe. Ils coupaient net ce temps figé, comme un train qu’on voit surgir et disparaître à toute vitesse depuis un passage à niveau.

Toute mon attention s’était resserrée sur ma respiration. Peut-être pour apaiser la tempête. Peut-être pour négocier encore un peu avec ce corps qui menaçait de m’échapper.

La blouse blanche qui m’ausculta semblait épuisée, et cela se comprenait : service après service, c’était toujours un peu de l’écume du monde qui venait s’échouer là.
Je faisais partie de la vague du samedi soir.
Après quelques examens, ce furent deux blouses blanches qui entrèrent dans le box. Je ne sais pas si la vue de ce renfort me rassura ou m’inquiéta davantage.

- Là, votre cœur s’est emballé sur un trouble du rythme. Il faut que ça se calme, parce que s’il continue comme ça, ça devient problématique ; et si ça dure, ça peut provoquer un AVC. 

C’est étrange comme certains mots peuvent soudainement éclipser d’une phrase tous les autres.
 
 AVC… !?

- On va regarder votre cœur de plus près avec une sonde passée par la bouche. Il faut vérifier qu’il n’y a pas de caillot 

Caillot… !?

À partir de là, tout changea.
Je commençai, en silence, à marchander avec la suite. Je me fis intérieurement des promesses que je n’aurais jamais formulées la veille.

Puis il y eut l’examen.
Je garde le souvenir très précis de cette sonde passée par la gorge, sans anesthésie, et de cette pensée absurde que ce serait peut-être le manque d’air qui m’achèverait, pas mon cœur. Mon nez avait subi, quelques années plus tôt, suffisamment de coups pour obstruer durablement cet accès-là à l’oxygène. 

Peut-être que l’adrénaline y fut pour quelque chose. Peut-être pas. Toujours est-il que le rythme finit par se calmer.

Pas de caillot. 
Rien qui justifie de me garder.
Il ne fallut pas me le dire deux fois…

Quand je rentrai enfin chez moi, il ne me restait que la fatigue froide qui suit les nuits où le corps vous a rappelé qu’il peut, à tout moment, reprendre la main.

Chapitre 10 (dernière partie) Confluence

Chapitre 10 (dernière partie) Confluence


Les mois qui ont suivi, les pages de l’agenda ont continué de se noircir, et avec elles passaient des vies que rien ne rapprochait.

Un jour, ce fut une femme d’une quarantaine d’années, peut-être un peu plus.

Elle s’assit, posa son sac sur le comptoir, inspira un grand coup et dit :

- Je voudrais me faire tatouer le surnom de mon mari. 

Je hochai la tête. Rien de rare jusque-là. Je lui demandai simplement :

- Quel est son surnom ? 

Elle baissa les yeux un instant, puis répondit :

- Bouboule. 

Je restai immobile.

- Pardon ? 

- Bouboule, répéta-t-elle avec un sérieux parfait. Mais pas parce qu’il est gros. Enfin, il l’a été un peu, mais ce n’est pas vraiment pour ça. C’est venu comme ça. 

Je lui demandai si elle voulait vraiment garder cela sur elle toute sa vie.

- Écoutez, cela fait dix-sept ans que je l’appelle comme ça. Mes enfants aussi, parfois. Le chien a presque compris que c’était son nom. À ce stade, ce serait hypocrite de faire semblant de vivre avec un Patrick. 

Je lui demandai où elle voulait le faire. Elle remonta la manche et me montra l’intérieur du bras.

- Là. 

- C’est visible. 

-  Oui. 

- Et si un jour vous divorcez ? 

Elle me regarda avec cette patience lasse que certaines femmes en couple depuis longtemps réservent aux objections inutiles.

- Si un jour on divorce, ce ne sera pas à cause du tatouage. Et puis honnêtement, après dix-sept ans de mariage, s'il se barre, ce n’est pas ça que je vais rayer …c’est sa bagnole, dit-elle en riant.

Je lui demandai si son mari était au courant.

- Non. C’est pour notre anniversaire. 

Puis, après un silence, elle sourit et ajouta :

- Il faut que je vous dise quelque chose. Ce n’est pas seulement pour rire. Il a eu un infarctus il y a deux ans. Bon, il s’en est sorti, mais... Elle leva les yeux au ciel avant de poursuivre : Il est juste devenu gris en disant qu’il ne se sentait pas très bien. Pendant des semaines après ça, je me suis surprise à le regarder dormir pour vérifier qu’il respirait encore. Et puis la vie a repris. Le travail, les courses, les enfants, les engueulades à la con. On oublie un peu. Heureusement en fait. Mais j’ai besoin de faire quelque chose de simple. Pas son prénom. Pas une date. Un truc plus vrai, vous voyez ce que je veux dire !

Elle regarda de nouveau son bras.

- Parce que même quand c’est compliqué, c’est ce mot-là qui reste. 

Je dessinai plusieurs versions. Une élégante. Elle dit non. Une discrète. Elle dit non. Une un peu plus travaillée. Elle fit la moue.

Puis j’écrivis simplement Bouboule, en petits caractères sobres, sans effet.

Elle posa un doigt dessus.

- Voilà. C’est lui. 

Je ne demandai pas en quoi cette écriture, plus qu’une autre, ressemblait à cet homme. Elle l’avait reconnue. Cela suffisait.

Le jour du tatouage, elle arriva avec dix minutes d’avance. Son mari devait venir la chercher après. Elle tenait à ce que la révélation se fasse au studio, parce qu’elle voulait, selon ses termes, un témoin neutre en cas de réaction imbécile.

La séance fut brève. Elle supporta cela très bien, sauf au moment du dernier passage où elle me dit :

- Vous vous rendez compte que si je meurs renversée par un bus demain, les médecins légistes vont croire que j’avais des goûts épouvantables. 

Je lui répondis qu’ils en auraient probablement vu d’autres.

Une demi-heure plus tard, le mari entra.

Un homme large d’épaules, au visage doux, avec l’air de quelqu’un qui avait depuis longtemps renoncé à comprendre la moitié de sa vie conjugale, sans pour autant avoir renoncé au reste.

Elle lui dit :

- J’ai un cadeau. 

Il crut d’abord à une blague. Elle remonta sa manche.

Il lut.

Il resta silencieux quelques secondes, puis rougit jusqu’aux oreilles.

- Mais t’es complètement folle, dit-il enfin. 

- Tu n’aimes pas ? demanda-t-elle. 

Il secoua la tête, encore sous le choc.

- Si, j’aime bien. Mais enfin… Bouboule… devant le monsieur… 

Le monsieur, en l’occurrence, c’était moi, désormais témoin involontaire du folklore conjugal.

Elle se tourna vers lui, triomphante :

- Tu vois ? Moi, au moins, j’assume. 

Il contempla encore le mot sur son bras, puis releva les yeux vers moi.

- Je peux prendre rendez-vous aussi ? 

J’eus un instant l’image d’une réciprocité touchante.

- Vous voudriez quoi ? 

- Casse-couilles. 

Elle lui envoya sur l’épaule une claque d’une précision qu’on ne voit que chez les vieux couples.

Je levai les yeux au ciel, amusé.

Eux riaient déjà. Pas d’un rire de façade. Un rire qui avait survécu au reste.

Ils repartirent ensemble.

Lui, un peu honteux d’avoir été exposé sous son pire surnom.
Elle, ravie d’avoir mené son coup jusqu’au bout.

 




*****

 

 

 


La porte ne donnait plus
 sur la même pièce.

Pourtant, tout entrait.

Le sel.
 Le sang.

Je traçais des lignes
 dans un monde
 sans contours.

Des terres étrangères.

Un même charbon.

Chapitre 10 (deuxième partie): Confluence

Chapitre 10 (deuxième partie): Confluence


Quelques mois plus tard, dans un taxi qui me conduisait de l’aéroport de Wrocław à Wałbrzych, une petite ville minière polonaise, je repensais à toutes les jeunesses fauchées que j’avais croisées. Parmi elles, bien sûr, cette jeune femme, mais aussi le jeune Espagnol poignardé à quelques mètres du studio, et d’autres encore, happés trop tôt. 

La voiture s’enfonçait peu à peu dans une ville qui semblait appartenir à une époque qui n’avait pas fini de mourir. Derrière la vitre dont j’avais chassé la buée, un paysage lézardé donnait plus de poids à mes pensées. J’observais ces usines abandonnées que la neige ne parvenait pas à camoufler, ces petites maisons bâties pour loger, pas pour y vivre, dont beaucoup paraissaient désertées depuis longtemps. Quelques rares passants marchaient au rythme de leurs articulations fatiguées.

Wałbrzych me donnait l’impression de lire un Germinal à l’accent slave. Dans ce décor, mes souvenirs revenaient autrement, plus lourdement. À force d’avoir vu certaines vies s’interrompre trop tôt, je ne supportais plus l’idée de remettre les choses à plus tard. Je voulais aller plus loin. Aller au bout des choses.

À cette époque, le tatouage connaissait sa grande éclosion. Les styles se multipliaient. Les influences se croisaient. Je voulais élargir mon répertoire, pour ne pas répondre à toutes les demandes avec la même manière de tatouer. 

Le lieu le plus évident pour commencer était aussi le plus chaotique : les conventions. Ces grandes messes où se retrouvaient, dans un même vacarme, des artistes venus de partout, exerçant le même métier sous des formes parfois si éloignées qu’on aurait pu se croire dans une salle de concert où se joueraient en même temps du métal, du rap, de l’opéra et de l’électro. On y croisait des virtuoses, des imposteurs, des pionniers, des suiveurs, des obsessionnels du détail, des bouchers inspirés, des génies discrets et des vedettes autoproclamées.

Milan, Londres, Bordeaux, San Francisco, Barcelone… C’est là, dans le brouhaha des machines, des regards, des peaux tendues et des accents venus de partout, que j’ai rencontré des artistes assez passionnés pour me parler librement de ce qu’ils avaient, dans certains registres, poussé plus loin que moi.

Parmi eux, un Polonais installé à Wałbrzych.

Je sentais que je ne pourrais pas progresser davantage en restant dans le seul circuit des conventions. Il me fallait voir ces tatoueurs chez eux, dans leurs conditions réelles de travail.

J’avais choisi de montrer mon intérêt en me déplaçant jusqu’aux studios de ces artistes et non en échangeant quelques phrases entre deux stands. 

Le voyage avait demandé un peu de témérité. Non pas que la Pologne fût le bout du monde. Mais certains clichés semblaient décidés à défendre leur réputation. J’avais senti mon calme se fissurer légèrement en voyant le pilote glisser dans sa poche une petite flasque qu’il venait de vider, avant de rejoindre le cockpit. La neige tombait depuis des heures sur le tarmac. Cela n’avait pas aidé à me rassurer. 

Une fois dans le taxi, à quelques minutes de l’arrivée, je commençais seulement à me dire que la partie la plus risquée du voyage était peut-être derrière moi.

L’adresse du studio mentionnait un centre commercial. Sur place, je trouvai plutôt un petit supermarché et une ou deux boutiques. Je dus chercher un moment avant de découvrir le studio, installé au premier étage de l’immeuble.

Sur la porte d’entrée, une petite affiche annonçait d’emblée la couleur : un tribal barré d’une grosse croix rouge. Ici, on ne faisait ni tribal ni fantaisie décorative. Le maître des lieux travaillait exclusivement dans un réalisme volontiers gore.

L’accueil qui me fut réservé contrastait avec le froid extérieur. Je me fis la remarque que la chaleur humaine naît souvent moins du confort que des vies dures. Au vu de ce que j’avais déjà aperçu de la région, cela venait sans doute de là.
L’homme et sa compagne semblaient sensibles à la démarche. Eux qui avaient dû partir chercher, dans les conventions internationales, une reconnaissance de son talent, voyaient sans doute dans ma visite quelque chose de plus qu’un simple passage. On venait désormais jusqu’à eux.

Elle me donna l’impression d’être une de ces femmes qui restent dans l’ombre, alors qu’elles ont pourtant porté une part essentielle de l’ascension des hommes qu’elles éclairent. Mon anglais approximatif et mon ignorance totale du polonais ne me permettaient pas de vérifier ce sentiment, né dès la convention où je les avais abordés. Mais bien des choses, dans son attitude, me faisaient penser qu’elle avait tenu une place décisive dans le parcours de son mari.
Il y avait entre eux, malgré tout ce que je ne comprenais pas de leurs échanges, la complicité de ceux qui ont grandi ensemble et se sont extraits d’un milieu modeste sans renier leurs racines.

J’avais prévu de me faire tatouer tout le ventre. Quand je me déplaçais jusqu’au studio de quelqu’un, je ne voulais pas en rester à quelques questions. Me faire tatouer faisait partie de la démarche. J’y voyais une forme d’offrande sur l’autel de la confiance, une manière de rendre hommage à l’artiste et de montrer que je n’étais pas venu jusque-là en simple curieux. Ce n’était pas la première fois que je procédais ainsi. Je l’avais déjà fait avec un tatoueur barcelonais spécialisé dans le dotwork, comme avec un Français au registre plus cartoon.

La fatigue du voyage et la main ferme de l’artiste m’inquiétaient un peu. Me lancer dans une telle séance, après une journée commencée aux petites heures, n’avait peut-être pas été l’idée du siècle.

Installé sur la table d’opération, le dessin courant de mes hanches à mon sternum, j’entendis la machine à bobines se mettre en marche. Son bourdonnement épais remplit la petite pièce. J’avais calé mon coussin avec soin pour ne rien perdre de l’exécution. J’étais venu pour apprendre, observer, comprendre.

L’aiguille toucha ma peau au niveau du bassin.

Mon corps se raidit d’un bloc. Ma tête partit en arrière dans le coussin. Je ne vis plus que le plafond. Mon grand projet d’analyse technique venait de mourir presque à sa naissance.

Pendant quatre bonnes heures, l’homme travailla avec application, ponctuant son geste d’échanges animés avec sa compagne. Moi, je tremblais comme une vieille automobile à chaque passage d’aiguille. Je n’étais plus là pour étudier quoi que ce soit. Je ne pensais ni à sa technique, ni au réglage de sa machine. Je ne pensais plus qu’au temps qu’il restait avant la fin.

Une fois la séance terminée, il ne restait de moi qu’une flaque de sueur et une pâleur inquiétante. Non qu’il eût été brutal, mais j’avais manifestement mal évalué ce que représentait une telle épreuve après une journée pareille. J’étais si épuisé que le couple insista pour que j’aille me reposer dans l’hôtel voisin.

Le lendemain, remis de mes émotions et le ventre encore tout endolori, je me présentai de nouveau à l’atelier. La veille, j’avais surtout servi de surface d’étude à ma propre résistance. 
Nous parlâmes longuement de l’évolution du métier, de ses déplacements, de ses écarts d’un pays à l’autre, et surtout de ces questions techniques qui, pour un tatoueur, comptent souvent plus que les grands discours. 

Ce qui m’intriguait le plus, c’était sa façon d’approcher la peau. Il ne l’abordait pas de front. Cela tenait un peu de l’aérographe : l’image montait du bout des aiguilles. Il travaillait comme si le trait pouvait disparaître sans que l’image perde sa force. Tout tenait dans l’affrontement du noir et de la lumière, avec par moments quelque chose du Caravage dans la façon dont les formes sortaient de l’ombre. 

Beaucoup d’artisans, quel que soit leur métier, finissent par fabriquer l’outil qu’ils ont mis des années à chercher. À l’époque, les machines à bobines tenaient encore le haut du pavé. Elles vibraient comme de vieilles sonnettes et avaient ce charme un peu ingrat des outils simples, nerveux, jamais tout à fait stables. Le moindre réglage changeait leur humeur. Un ressort à peine plus court ou un peu plus souple, et la machine ne travaillait déjà plus pareil. Une vis de contact reprise d’un quart de rien, et c’était encore autre chose. Les plus habités passaient des heures à poursuivre ce point d’équilibre. Certains allaient jusqu’à construire eux-mêmes leurs machines.

Cela me ramenait à l’époque de Tatsu Tattoo. Le temps où je soudais encore mes aiguilles moi-même, dans le salon, en y laissant cette odeur d’acide de soudure qui finissait par gagner toute la pièce.

Mon hôte était de ceux-là. Il me montra les machines qu’il mettait encore au point, à mi-chemin entre l’outil de travail et le prototype. Il cherchait la configuration la plus juste pour sa main, avec l’idée de commercialiser plus tard ses créations. Je lui en achetai une. Pas par naïveté, ni dans l’espoir de trouver dans l’objet un raccourci vers sa technique. Plutôt pour emporter avec moi quelque chose de ce partage.

Après quelques heures passées ensemble, je les quittai plein de reconnaissance, avec une matière précieuse à reprendre, à digérer et à faire fructifier dans mon propre travail.

Je repris la route avec le ventre en feu et l’espoir de ne pas tomber sur le même pilote au retour.


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