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Deux ou trois ans plus tard, j’ouvrais chaque matin avec ce mélange de bonheur et de fierté qu’apporte un studio qui vit. Les journées commençaient tôt. Elles finissaient rarement avant vingt-deux heures.

Les temps morts se faisaient rares. Le soir, la fatigue pesait davantage qu’avant. Il aurait fallu lever le pied.

Je ne l’ai pas fait.

D’abord, il y avait le client assis devant moi. Quelqu’un qui acceptait de remettre sa peau entre mes mains. Je ne pouvais pas me contenter du strict nécessaire.

Quand je sentais qu’il fallait prendre un peu plus de temps, je le prenais.

Ensuite, parce que le tatouage faisait vibrer quelque chose en moi. Après presque quinze années de pratique, je guettais encore cette petite étincelle dans le regard du client quand il s’approchait du miroir à la fin de la séance.

Et puis il y avait l’argent. L’après-crise de 2008 se faisait sentir. Ça se voyait dans la manière qu’avaient les gens de compter, d’hésiter, de discuter le prix parfois. Lever le pied n’aurait pas seulement voulu dire quelques heures de moins.

Pour moi comme pour d’autres, l’équilibre se gagnait semaine après semaine.

Tout cela me portait autant que cela m’abîmait.

Sur le comptoir, les dessins n’étaient plus tout à fait les mêmes. Les projets arrivaient plus précis. Plus fins. Moins massifs. On n’en était pas encore à la vague du fineline, mais le mouvement avait déjà commencé.

Les portfolios du studio servaient de moins en moins. Les références arrivaient d’ailleurs : des images vues sur écran, des modèles déjà retouchés, tout un imaginaire nourri aussi par des émissions comme Miami Ink. Le trait devait être plus net. Les détails plus nombreux. Le niveau demandé montait.

J’aimais devoir aller chercher plus loin.

Mais le corps payait sa part. Ce qui m’usait, c’était le nombre d’heures de tension sur quelques millimètres de peau vivante. Une surface qui vibre. Un corps qui bouge.

Une personne qui parle, qui se crispe, qui a mal parfois au moment exact où la main doit rester régulière. La fatigue venait de cette vigilance prolongée, de ce contrôle qu’il fallait maintenir sans relâche.

Mais je n’aurais pas voulu être ailleurs.

Je voyais entrer des clients de tous les âges, souvent chargés des mêmes inquiétudes : la douleur, le résultat, l’hygiène. Et puis les questions plus embarrassées, presque enfantines.

Qu’est-ce qu’en dira ma mère ?

À quoi ça ressemblera quand je serai vieux ?

L’envie de se faire tatouer gagnait du terrain, mais la méfiance, elle, n’avait pas entièrement disparu.

La plupart du temps, quelques explications suffisaient.

Les épaules redescendaient presque toujours.

Presque.

 

Ce matin-là, j’avais levé le volet avec cette envie intacte de commencer.

Mon premier rendez-vous attendait déjà devant la porte. Un homme un peu nerveux.

Son premier tatouage.

Toutes les lumières n’étaient pas encore allumées quand il lâcha :


— Si c’est mal fait, je vais te faire une réputation pourrie sur Facebook.

Il avait dit ça avec un rire un peu forcé. Le genre de phrase qu’on habille en plaisanterie pour ne pas devoir l’assumer entièrement.

J’en avais déjà croisé, des clients qui cherchaient à se rassurer en laissant flotter une petite menace dans l’air. Comme si cela pouvait m’obliger à mieux faire.

Sur moi, cela n’avait jamais produit autre chose qu’un regard un peu amusé, assez pour désamorcer la manœuvre.

Ces tentatives étaient rares, comme elles l’avaient toujours été. Ce qui changeait, c’était la nature de la menace. Pas à cause de lui. À cause du mot.

Facebook.

J’ai ressenti ce jour-là qu’une autre forme de pression entrait dans le studio. Quelque chose de plus rapide. De plus sale aussi. Plus besoin de hausser le ton ni de jouer au dur dans le face-à-face.

Il suffisait désormais de menacer de salir votre nom en ligne. On était peut-être en train de passer de la menace du coup de boule à celle du bad buzz.

À la fin de la séance, il s’était détendu. La phrase du matin n’existait déjà plus. Il regarda longtemps son tatouage, releva les yeux vers moi, me remercia, puis revint encore une fois au miroir avant de partir satisfait.

Le client de l’après-midi, lui, n’avait aucune crainte. Il connaissait mon travail et se faisait toujours une joie de passer sous mes aiguilles.

Pour lui, ce moment comptait autant pour le tatouage que pour la possibilité d’être seul face à quelqu’un qui l’écoutait.

Chacune de ses visites prenait la forme d’un long monologue. Des heures à parler presque sans arrêt. Il lui arrivait même de continuer en allant au petit coin.

Je tentais parfois de glisser un mot, un commentaire, mais je crois qu’il n’en avait pas vraiment besoin. Alors je lui servais surtout d’écho.

À écouter ainsi toutes ces vies, j’ai eu la chance d’apprendre sur les autres autant que sur moi-même. Mais l’esprit a parfois besoin qu’on lui laisse de la place. Ce n’était pas toujours possible.

Au moment de fermer ce soir-là, quelque chose n’était pas comme d’habitude. Pas seulement la fatigue. Un vide plus profond. Comme si l’intérieur s’était creusé d’un coup.

Je me mis en route à pied, comme chaque jour, avec une seule idée en tête : me poser. L’appartement que je louais n’était qu’à une vingtaine de minutes du studio.

J’y arrivai, mangeai léger, puis m’installai un moment sur la terrasse pour profiter encore un peu de la douceur de ce mois de juin.

Une petite heure plus tard, je me sentis mal.

Je m’allongeai au sol.

Mon thorax se soulevait par saccades. Sueur froide. Respiration lourde. Vertige. Mon cœur occupait tout. Il n’y avait plus que ça. Plus de soirée. Plus de terrasse. Rien que ce corps devenu brutalement impossible à ignorer.

Mes jambes me portaient mal, mais je ne voulais pas rester là à subir. Je décidai de me rendre à l’hôpital le plus proche.

Une fois la réception passée, il ne me resta plus qu’à espérer être pris en charge rapidement. Pour les médecins, la nuit suivait son cours. Après tout, ce qui est pour vous une inquiétude vitale n’est pour eux qu’une habitude banale.

La salle d’attente avait cette ambiance particulière des lieux qui ne dorment jamais. La lumière n’était pas la seule à être artificielle. Le temps aussi.

Je regardais les visages tendus des autres patients. Leur immobilité usait leurs craintes sur des sièges qui en avaient vu passer des centaines. Puis, par moments, des brancards traversaient la salle en trombe.

Ils coupaient net ce temps figé, comme un train qu’on voit surgir et disparaître à toute vitesse depuis un passage à niveau.

Toute mon attention s’était resserrée sur ma respiration. Peut-être pour apaiser la tempête. Peut-être pour négocier encore un peu avec ce corps qui menaçait de m’échapper.

La blouse blanche qui m’ausculta semblait épuisée, et cela se comprenait : service après service, c’était toujours un peu de l’écume du monde qui venait s’échouer là.

Je faisais partie de la vague du samedi soir.

Après quelques examens, ce furent deux blouses blanches qui entrèrent dans le box. Je ne sais pas si la vue de ce renfort me rassura ou m’inquiéta davantage.


— Là, votre cœur s’est emballé sur un trouble du rythme. Il faut que ça se calme, parce que s’il continue comme ça, ça devient problématique ; et si ça dure, ça peut provoquer un AVC.

C’est étrange comme certains mots peuvent soudainement éclipser d’une phrase tous les autres.

AVC… !?


— On va regarder votre cœur de plus près avec une sonde passée par la bouche. Il faut vérifier qu’il n’y a pas de caillot.

Caillot… !?

À partir de là, tout changea.

Je commençai, en silence, à marchander avec la suite. Je me fis intérieurement des promesses que je n’aurais jamais formulées la veille.

Puis il y eut l’examen.

Je garde le souvenir très précis de cette sonde passée par la gorge, sans anesthésie, et de cette pensée absurde que ce serait peut-être le manque d’air qui m’achèverait, pas mon cœur.

Mon nez avait subi, quelques années plus tôt, suffisamment de coups pour obstruer durablement cet accès-là à l’oxygène.

Peut-être que l’adrénaline y fut pour quelque chose. Peut-être pas. Toujours est-il que le rythme finit par se calmer.

Pas de caillot.

Rien qui justifie de me garder.

Il ne fallut pas me le dire deux fois…

Quand je rentrai enfin chez moi, il ne me restait que la fatigue froide qui suit les nuits où le corps vous a rappelé qu’il peut, à tout moment, reprendre la main.



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Chapitre 16 : Le bateau de Thésée

Chapitre 16 : Le bateau de Thésée


Deux pièces en enfilade.

Pas grandes.

Pas vraiment séparées non plus.

Une vitrine, une porte, des murs, des cadres, un comptoir, des machines, des dessins, cette odeur de désinfectant que je ne sens presque plus tant elle a fini par faire partie de l’air.

Quelques pas suffisent pour en faire le tour.

 

Certains matins, avant même que la journée commence, j’ouvre.

Je passe derrière le comptoir.

Je vérifie ce que je sais déjà. Un flacon. Une aiguille. Un dessin préparé la veille. Un plan de travail à installer.

Rien d’extraordinaire.

Et pourtant, après toutes ces années, quelque chose continue de me toucher là-dedans.

Pas chaque jour avec la même force.

Je ne vais pas mentir.

Le métier ne ressemble pas à une révélation permanente. Certains jours, le corps proteste avant l’esprit. L’administratif entre dans la pièce avant les clients et repart bien après eux.

Mais même alors, une chose reste évidente.

Nous aimons être ici.

Pas seulement pour ce que l’on y fait.

Être ici.

Sandra, à sa place.

Moi, à la mienne.

Le studio autour de nous, avec ses objets qu’on range mais qui refusent toujours de rester à leur place, ses habitudes minuscules, ses silences courts après certaines séances, ses journées qui ne ressemblent jamais tout à fait à ce qu’on avait prévu.

 

Il y a une paix là-dedans.

Pas une paix fade.

Une paix simple.

Celle d’un lieu qui n’a pas besoin d’être grand pour tenir, ni de briller pour compter.

 

Pendant longtemps, j’ai cru que j’avais ouvert un studio.

C’est vrai.

Mais pas seulement.

J’ai ouvert un endroit où j’allais me construire lentement.

Où mon geste allait s’affiner.

Où mon regard allait s’élargir.

Où ma volonté allait apprendre à plier sans disparaître.

Où ce que je croyais savoir serait corrigé par les gens, par les corps, par les années.

C’est peut-être pour cela que ces deux pièces ne m’ont jamais semblé étroites.

Elles ont pris la taille de ce qu’on y a confié.

Des idées fragiles. Des deuils. Des plaisanteries. Des erreurs à réparer.

Des prénoms. Des animaux morts. Des cicatrices. Des projets immenses. Des demandes minuscules. Des contradictions aussi.

Tout cela passe par cette porte.

Tout cela en repart.

Le studio n’existe pas seulement à son adresse.

Il marche dehors depuis des années.

Il prend le tram. Il traverse des supermarchés. Il vieillit sous des manches.

Il disparaît l’hiver, revient l’été, se déforme un peu avec le temps, accompagne des enfants qui naissent, des couples qui se séparent, des maladies, des voyages, des enterrements.

C’est peut-être cela qui me trouble encore.

Un endroit si petit, dispersé sur tant de vies.

 

À treize ans, je ne pensais à rien de tout cela.

Je voulais seulement une marque.

Un signe à moi.

Je ne savais pas que ce geste, fait en cachette dans des conditions que je n’oserais conseiller à personne aujourd’hui, ouvrirait une route aussi longue. Ni qu’il finirait par m’amener ici, à cet établi.

De ce garçon-là, il ne reste presque rien.

Le corps a changé. La voix a changé. Les forces aussi.

La vie a retiré beaucoup d’illusions et changé certains doutes de jeunesse en questions plus lourdes.

Mais le geste de départ n’a pas disparu.

Il n’est plus le même.

Rien ne l’est.

Il est encore là, autrement.

Le métier me fait penser à cela aujourd’hui.

On lui a presque tout remplacé.

Les machines. Les aiguilles. Les encres. Les règles. Les images. Les vitrines. Les peurs. Les façons de choisir. Les façons de montrer. Les façons de regretter aussi.

Le monde que j’ai découvert adolescent n’existe plus sous cette forme-là.

Et tant mieux, parfois.

Je ne regrette pas les cuisines transformées en ateliers de fortune.

Je ne regrette pas les arrière-boutiques opaques.

Je ne regrette pas les grands airs de rock star que certains prenaient pour masquer leur négligence.

Je ne regrette pas une époque simplement parce qu’elle a eu la gentillesse de m’avoir vu jeune.

Mais je ne vais pas non plus applaudir chaque changement comme s’il suffisait d’arriver après pour être meilleur.

Le tatouage a gagné beaucoup.

Il a gagné en précision, en sécurité, en diversité, en visibilité.

Des corps qui n’auraient jamais osé entrer ont fini par franchir la porte.

Des styles se sont rencontrés. Des clients ont mieux compris ce qu’ils pouvaient demander.

Mais quelque chose s’est aussi abîmé.

Pas partout.

Pas toujours.

Assez pour qu’on le sente.

 

La vitesse est entrée.

Pas la vitesse utile, celle qui simplifie, qui organise, qui évite de perdre du temps pour rien.

Une autre vitesse.

Celle qui presse le désir avant qu’il ait pris forme.

Celle qui transforme une envie en capture d’écran, un corps en support,

une décision en message envoyé entre deux choses à faire.

 

Or, le tatouage reste un métier lent.

Même quand le dessin est petit.

Même quand tout paraît simple.

Il faut du temps pour comprendre ce que quelqu’un demande vraiment.

Du temps pour voir si une taille tient.

Du temps pour savoir si un emplacement supportera l’idée.

Du temps pour laisser une personne entendre son propre projet.

Du temps pour dire oui correctement.

Du temps pour dire non sans mépris.

Du temps pour faire.

Du temps pour guérir.

Le monde autour, lui, poursuit son accélération.

 

Je vois venir une époque où certains choisiront l’aiguille qui ne sera plus vraiment tenue par une main.

Une exécution propre, régulière, infatigable.

Pas d’humeur. Pas de retard. Pas de sourire.

Rien qui puisse sentir, derrière la peau, la personne.

Peut-être que cela suffira à beaucoup.

Peut-être que ce sera très bien fait.

Peut-être même que cette perfection froide impressionnera, parce qu’elle ne tremblera jamais.

À l’autre extrémité, je vois des studios où le fait main survivra,

mais entourés de standing, de décor, de rareté organisée, de codes à comprendre avant même d’entrer. Le geste restera artisanal, parfois magnifique, mais tout ce qui l’entourera finira par laisser une partie des gens au pas de la porte.

 

D’un côté, une aiguille disponible, mais sans personne derrière.

De l’autre, une main présente, mais hors de portée.

Entre les deux, il restera une place.

Pas la plus simple.

Pas la plus confortable.

Pas celle qui rassure les comptables.

Mais c’est celle où nous voulons être.

Un endroit où le travail bien fait peut rester humble.

Où le temps n’est pas un supplément de prestige, mais une condition normale du geste.

Où l’on peut venir avec un grand projet sans être transformé en portefeuille, et où des demandes minuscules peuvent porter des histoires immenses.

 

Ce choix a un coût.

On pourrait remplir autrement.

Facturer autrement.

Filtrer davantage.

Répondre plus vite.

Accepter plus facilement.

Dire « oui«  quand le non demanderait trop d’énergie. Ce millimètre de plus vers la facilité. Ce millimètre de moins vers l’exigence.

Je le connais, ce millimètre.

Dans un dessin, il peut tout changer.

Dans une vie aussi.

On ne trahit pas toujours d’un grand geste.

Parfois, on se décale simplement un peu.

Puis encore un peu.

Et un jour, on ouvre la porte d’un lieu qui porte toujours votre nom, mais qui ne vous reconnaît plus tout à fait.

Nous savons ce que nous devons laisser de côté.

La facilité.

Le confort.

La sécurité.

 

Mais ce que nous gardons vaut davantage pour nous.

Le plaisir d’ouvrir sans devoir jouer un rôle dès que quelqu’un entre.

La liberté de refuser ce qui ferait du mal sous prétexte que la demande existe.

Le droit de reprendre une ligne, même si personne ne saura jamais qu’elle était moins juste avant.

Surtout, nous gardons l’envie.

 

Cette envie-là n’est plus celle de mes treize ans.

Elle ne court plus dans Bruxelles avec mille francs en poche et un symbole froissé dans la main.

Elle ne tatoue plus sept jours sur sept comme si la fatigue était seulement un obstacle à traverser et non un signal à entendre.

Elle a changé d’allure.

Pas de force.

Elle a gagné une direction.

Elle sait mieux ce qu’elle cherche.

Elle sait mieux ce qu’elle refuse.

Elle ne brûle plus dans tous les sens.

Elle brûle mieux.

 

Alors oui, il y aura encore des défis.

Des charges, des règles, des absurdités administratives, des mutations à comprendre, des outils nouveaux,

des modes qui feront plus de bruit que de lumière. Des choix à faire sans savoir encore si nous aurons raison.

Très bien.

Qu’elles viennent, ces vagues-là.

Pas parce que nous les sous-estimons.

Parce que nous savons déjà ce que veut dire réparer, ajuster, recommencer, apprendre encore.

Nous avons déjà remplacé des planches.

Nous en remplacerons d’autres.

C’est peut-être cela, le bateau de Thésée.

Ne pas chercher la pièce d’origine comme une relique.

Ne pas tout jeter non plus sous prétexte que le paysage change.

Changer ce qui doit l’être. Garder ce qui donne encore son nom à l’ensemble.

Le studio n’est plus celui du premier jour.

Nous non plus.

Tant mieux.

Ce serait triste, au fond, d’avoir traversé tout cela sans avoir été transformés.

Sandra a pris sa place jusqu’à devenir indispensable au lieu lui-même.

Pas une présence autour du métier. Une part du studio, de son rythme, de sa respiration.

Moi, j’ai dû apprendre autre chose : me protéger.

Ne plus confondre « tenir le cap » et « m’user jusqu’à la corde ».

Il faut parfois remplacer certaines planches avant qu’elles cèdent, pour que le bateau continue sans oublier ce qu’il transporte.

 

Le métier a changé de peau.

Le monde encore plus.

Et pourtant, certains jours, je reconnais tout.

Pas dans ce qui se voit.

Dans la sensation.

Quelqu’un entre.

Le studio l’accueille.

Pas avec grandeur.

 

Voilà peut-être ce que nous avons réussi de mieux.

Pas un décor.

Pas une marque.

Pas une posture.

Une place.

Un endroit où quelque chose peut encore se déposer sans être aussitôt accéléré, cadré, montré, résumé.

 

Je ne sais pas combien de temps ce genre de lieu restera évident dans le monde qui vient.

Peut-être, au contraire, que plus tout ira vite, plus on aura besoin de pousser une porte où rien ne vous oblige à suivre la cadence.

Je crois à ceux qui cherchent cela.

Pas à une génération plutôt qu’à une autre.

À ceux qui sentent qu’un tatouage ne doit pas seulement être une image obtenue, mais un moment traversé.

À ceux qui acceptent qu’une réponse n’arrive pas toujours dans la minute.

À ceux qui terminent les livres qu’ils commencent.

Ils existent encore.

Et tant qu’ils existeront, un lieu comme celui-ci aura sa place.

Je ne veux pas parler de lui comme d’un refuge fragile qu’il faudrait protéger.

Ce serait faux.

C’est un endroit debout.

Pas un grand navire.

Il a pris des coups, connu des réparations. Il n’a pas toujours suivi la route prévue. Mais cela fait plus de vingt ans qu’il tient la mer.

C’est cela qui compte maintenant.

Continuer sans subir, sans se figer, sans se trahir.

 

Deux pièces en enfilade.

Presque une seule.

Sandra là.

Moi là.

Quelqu’un en face.

Le même lieu.

Le même instant.

C’est ainsi que je veux continuer.

 

Pas en sauvant l’ancien monde.

Pas en courant derrière le nouveau.

En gardant, entre les deux, ce qui nous semble juste.

En laissant entrer ce qui rend le métier meilleur.

En refusant ce qui le rend plus pauvre.

Alors nous sommes là.

Heureux, oui.

Tournés vers ce qui vient.

Pas parce que tout est simple.

 

Tant que Sandra percevra la personne avant le projet.

Tant que je chercherai la forme juste.

Tant que quelqu’un trouvera ici assez de place pour ne pas devoir laisser son humanité dehors.

Le bateau continuera.

Pas immense.

Pas luxueux.

Pas rapide.

Mais à flot.

Et chargé d’encre et d’âmes.

Chapitre 15 : Peau de terre, peau de fer

Chapitre 15 : Peau de terre, peau de fer


Pendant des années, j’ai travaillé ma main.

Je ne voulais pas seulement affiner mon geste. Je voulais comprendre ce que chaque manière de tatouer pouvait apprendre aux autres.

Le fineline obligeait à contrôler la moindre hésitation du trait. Le noir plein ne pardonnait pas les faiblesses de densité.

Le polynésien imposait une structure. Le japonais demandait du mouvement avant même que l’aiguille touche la peau.

Avec le temps, ces leçons ont cessé de rester dans leurs cases.

Elles sont entrées les unes dans les autres.

Je pouvais passer d’un monde à l’autre sans repartir de zéro à chaque projet. Une ligne fine profitait d’une rigueur apprise ailleurs.

Une grande masse noire demandait aussi de la délicatesse. Un motif très construit devait rester vivant. Rien ne restait vraiment isolé.

J’avais déjà cherché cela sur les tatamis.

Trouver ce qui tient.

Retirer ce qui impressionne, mais ne sert pas.

Garder le mouvement juste, celui qui traverse les écoles, les années, les visions différentes. Cette manière de chercher ne m’a jamais vraiment quitté.

Elle a seulement changé d’outil.

 

Parmi toutes les demandes, les reconstructions ont toujours eu une place particulière pour moi.

Elles exigent une attention à part, humainement et techniquement.

Il ne s’agit pas seulement de recouvrir.

Pas seulement de faire disparaître un ancien dessin sous quelque chose de plus grand, de plus noir, de plus habile.

La peau n’est pas un mur que l’on repeint proprement avant de rendre les clés. Ce qui est là a existé. Parfois longtemps. Parfois avec joie. Parfois avec fierté.

On parle souvent d’erreurs de jeunesse.

L’expression arrange tout le monde.

Elle permet de croire que l’ancien tatouage était simplement mal choisi. Mais ce n’est pas toujours vrai.

Un tatouage a parfois été juste avant de devenir trop lourd.

Il a pu accompagner quelqu’un pendant des années avant de commencer à parler une langue que la personne ne supportait plus.

La peau garde.

Ensuite, il faut vivre avec.

J’ai vu des dessins que l’on ne voulait plus voir, mais que l’on ne pouvait pas arracher. Des prénoms devenus trop bruyants. Des symboles vidés de leur sens.

Des choix faits à une époque où l’on croyait encore que tout ce qui brûlait durerait toujours.

Alors, il faut composer.

Recouvrir, parfois.

Détourner.

Calmer.

Redonner une place à ce qui prenait toute la place.

Il arrive aussi que la personne ne rejette pas son ancien tatouage. Elle l’aime encore.

Elle veut seulement lui rendre du souffle, renforcer une ligne fatiguée, raviver une couleur, reprendre une partie que le temps a abîmée sans jamais vraiment la trahir.

Dans ces cas-là, le tatouage ne vient pas corriger une faute.

Il reprend une conversation interrompue.

 

Et puis il y a les marques sans encre.

Celles que le corps a reçues sans rien demander.

Un ancien ouvrier du site de Ghislenghien, par exemple, dont le dos entier gardait la mémoire des flammes.

Ou cette femme.

Je tatouais un pompier intervenu en première ligne après l’attentat de la station de métro Maelbeek.

Lui aussi cherchait dans l’encre une manière de donner une place à ce que cette intervention lui avait laissé.

Au fil de la séance, il me parla d’elle.

Elle avait fait partie des victimes.

Ils en faisaient tous les deux encore partie, en réalité. Le mot est pauvre pour ce genre de choses.

Il désigne l’instant, l’impact, les blessures visibles.

Il dit moins bien ce qui continue après, quand les journaux sont passés à autre chose, quand les gens reprennent le métro, quand le monde recommence à faire son bruit habituel et que l’être, lui, n’a pas tout rendu.

Lorsqu’elle arriva au studio pour discuter de son projet, nous vîmes entrer une femme qui ne cherchait ni à se cacher ni à être regardée autrement.

Les blessures importantes avaient laissé leurs traces. Son combat n’était pas terminé. Il restait en elle des fragments de l’explosion.

Mais elle était là.

Debout devant nous.

Avec son projet.

Avec son dessin.

Avec sa décision.

Elle avait réalisé elle-même une fée aux influences Art nouveau. Elle voulait la placer par-dessus une de ses cicatrices.

Pas pour effacer.

Pas pour adoucir ce qui s’était passé.

Pour que cette zone de peau ne reste pas seulement l’endroit où l’attaque avait laissé sa marque.

Pour qu’elle puisse y déposer autre chose que la violence subie : un choix, une présence, une manière de réhabiter cette partie d’elle.

 

Cette histoire-là portait une date.

D’autres n’en avaient plus vraiment. Elles venaient de trop loin pour qu’on sache encore où les faire commencer.

Certains appels téléphoniques vous ramènent si soudainement des décennies plus tôt qu’à la fin, on chercherait presque le vieux téléphone à cadran pour raccrocher.


— Ouais ! Salut à toi !

Ceux qui connaissent les Bérurier Noir auraient reconnu l’intonation avant même de comprendre les mots.

En quelques syllabes, tout un vieux monde venait de reprendre la parole : les punks des marches de la Bourse, ceux de mon premier tatouage, ceux de mon premier studio.


— Bon, mon gars, c’est toi Tako ? Que je me mette pas à causer à sa vioque.

Il avait cette façon de parler trop rapide pour être calme, trop fatiguée pour être vraiment nerveuse.

Une voix pincée, nasale, éraillée, qui montait par à-coups comme si chaque mot hésitait entre le fou rire, la colère et la gueule de bois.


— Euh… oui. Oui, c’est moi.


— Alors, attends… Putain, dégage de là, toi !

Il repoussait un chat, un chien, ou une créature domestique dont je n’eus jamais l’identité exacte. Quelque chose grogna derrière lui. Il reprit aussitôt.


— Donc. J’habite pas tout près, je te le dis tout de suite. Mais voilà, j’ai vu des boulots à toi, et t’es balèze, mon gars. Par contre, faut pas faire chier. Si je viens jusque chez toi, t’as intérêt à pas te foutre de ma gueule.

Nous ne nous étions pas encore rencontrés, et j’avais déjà droit à une petite menace de bienvenue.

Mais lui ne me parlait ni de coup de boule, ni de mauvais avis sur Facebook. Il y avait dans sa voix quelque chose de plus ancien. Une agressivité de façade.

Une manière d’aboyer avant même de savoir si quelqu’un allait mordre.

Cela me rappelait les punks de mes débuts, ceux qui mettaient de la menace là où, souvent, il n’y avait que de la timidité.


— J’ai plein de projets et j’ai du pognon, tu vois. Le problème, c’est que chaque fois que je dois prendre le train pour Bruxelles, j’arrive jamais jusque-là. J’suis trop bourré avant.

Je cherchai une réponse utile. Je n’en trouvai pas.


— Mais je m’en fous, reprit-il. Je vais prendre un taxi. Faut qu’on cause, mon pote.

Je lui proposai un rendez-vous à dix heures du matin, bien avant l’ouverture. C’était une double précaution.

Je lui donnais une marge, sachant qu’il n’arriverait probablement pas à l’heure, si seulement il arrivait.

Et s’il y parvenait malgré tout, je pourrais l’accueillir sans clients dans le studio, le temps de cerner un peu le personnage.

Le jour du rendez-vous, contre toute attente, il arriva à l’heure.

Pas sobre, probablement. Mais dans un état qui, pour lui, devait appartenir à la catégorie du raisonnable.

Il descendit du taxi en échangeant encore quelques mots avec le chauffeur, devenu son meilleur ami des dix dernières minutes et qu’il aurait oublié dès le lendemain.

Il portait des bottines aussi grosses que des après-skis, un pantalon écossais rouge, et une redingote dont les différentes parties ne tenaient plus que par quelques fils courageux.

Peut-être aussi par un peu de crasse. Il était petit, avec une barbe tressée jusqu’au ventre.

Sa calvitie avait gagné la guerre contre la crête iroquoise qu’il avait dû porter jusqu’au dernier cheveu disponible.

Il masquait l’affront avec un haut-de-forme décoré d’un crâne, de pointes métalliques et d’une fierté encore debout.

Je crois avoir été aussi interloqué qu’un biologiste tombant nez à nez avec un dodo.

Incroyable.

Un punk.

Cette première conversation, que j’avais préféré épargner à Sandra tant que je ne savais pas exactement sur quoi j’allais tomber, commença assez mal.

Il avait vu mon travail et voulait sincèrement être tatoué par moi. Je n’avais donc aucune nécessité de le convaincre de mes capacités.

C’était même l’inverse. C’est lui qui passa plus d’une heure à tenter de me convaincre d’accepter de lui tatouer son projet.


— Tu veux le masque de Zorro ? dis-je, incrédule.


— Yep ! Mais pas un petit masque discret. Un vrai bandeau noir autour des yeux, avec les paupières comprises.

Le respect peut prendre beaucoup de formes. Avec lui, il fallait parler franchement. Un langage trop distant aurait sonné faux.

Il l’aurait pris pour du mépris. Alors je lui parlai comme j’avais parlé aux punks de mes débuts.


— Écoute, non. Je suis désolé, mais ça, je ne peux pas te le faire. Les paupières, le contour des yeux, c’est trop risqué. Une infection à cet endroit-là, c’est pas une blague. Et puis, tu te rends compte que là, c’est un suicide social ?

J’avais à peine terminé cette phrase que je mesurai la faiblesse de mon second argument.

Le suicide social n’était pas vraiment la raison la plus solide à présenter à un homme qui semblait avoir passé sa vie à saboter méthodiquement tous les ponts avec la société.

Mais je tins bon.


— Non. Je suis désolé. C’est trop risqué.

Il resta silencieux un instant.

Pas longtemps.

Il me regarda autrement. Puis, derrière les provocations, quelque chose se calma.


— Alors, j’suis peut-être un pur produit de l’école buissonnière, mais j’connais l’art, moi, m’sieur. J’en ai aussi, dans ma région, des tout-bons. Mais là, ok… t’as marqué l’point, mon coco.

Il ne cherchait pas seulement une main assez sûre pour suivre ses idées.

Il cherchait quelqu’un capable de lui dire non.

Pendant les deux années où il viendra au studio, il nous confiera, à Sandra et à moi, une tâche bien trop lourde pour lui : tenir le cadre.

Ses projets étaient évidemment dingues.

Un lettrage « Ton nom » calligraphié sur une fesse, pour pouvoir descendre son pantalon devant tous ceux qui ne pouvaient pas imaginer avoir leur nom gravé sur le postérieur du dernier punk de leur région.

Ou encore un serpent « Don’t tread on me » en grand sur tout le ventre.

Mais ce n’étaient pas des coups de tête.

Il préparait ses idées. Il les retournait. Il leur trouvait une logique, parfois absurde, parfois presque brillante. Il y avait de la malice là-dedans.

Une manière de faire de son corps un terrain vague, oui, mais un terrain vague dont il connaissait chaque caillou.

Et puis, au détour d’une phrase, quelque chose sortait.


— Alors voilà, chef… j’voudrais un truc, tu vois, pas un machin de kermesse. Un genre de Janus. Pas le film de boules, hein. Le vrai. Enfin, le vrai : le dieu…

Il s’interrompit lui-même et, pour corriger ce qu’il venait de dire, lança :


— Ni dieu ni maître, nom de dieu ! … Ah non, merde… pas nom de dieu !

Il éclata de rire avant de reprendre.


— Janus, celui qui regarde devant, derrière, comme l’Europe après Verdun. Et puis là-dedans, un truc à la Goya, tu vois ? Pas beau. Pas propre. Un truc qui a vu la guerre et qui continue à te regarder comme si c’était encore toi le problème. Faudrait plutôt une fissure. Un truc d’empire encore debout, mais déjà pourri dans les fondations.

Voilà.

Parfois, entre deux jurons, il laissait tomber ça sur la table.

Il arrivait qu’il ne parvienne pas jusqu’au studio. Parce qu’il avait couru nu dans un parc après avoir avalé des champignons.

Ou parce qu’il avait oublié que son rendez-vous était passé depuis trois jours, entièrement absorbé par un jeu vidéo.

Il rappelait ensuite avec une bonne foi si complète qu’elle finissait presque toujours par l’excuser.

Un jour, il arriva très fier de nous montrer une petite sculpture qu’il avait réalisée.

Une tombe miniature.

Elle tenait dans sa main, avec un peu de végétation autour.

Sandra et moi nous penchâmes dessus, impressionnés malgré nous par le soin des détails, jusqu’à ce qu’il ajoute :


— Pour les herbes sauvages autour, j’ai utilisé mes poils pubiens.

Le corps humain est capable de bondir en arrière sans plier les genoux. C’est ce jour-là que je l’ai appris. Sandra aussi.

Elle était à la fois dégoûtée et morte de rire, en train de le gronder comme un enfant fier de la bêtise qu’il venait de faire.

Lui encaissait la remontrance avec un sourire de gamin puni, content d’avoir réussi son effet.

Il avait essayé de se ranger quelques années plus tôt.

Il avait été indépendant. Libraire.

L’idée lui allait bien, au fond.

Des livres, des clients de passage, un petit commerce à lui, assez de solitude pour respirer, assez de monde pour ne pas disparaître tout à fait.

Mais le statut l’avait rattrapé.

Les charges. Les papiers. Les retards. Les mois trop courts.

Cette mécanique administrative qui ne tue jamais d’un coup, mais qui use jusqu’à ce qu’on ne sache plus très bien si l’on travaille pour vivre ou pour payer le droit d’avoir essayé.

Lui n’avait pas tenu.

Il était reparti vers ce qu’il connaissait déjà : l’alcool, la fuite, les substances, les excès, tout ce qui permet de sortir un moment d’un monde trop lourd avant de présenter l’addition.

Je crois que c’est aussi pour cela que je l’aimais bien.

Pas parce qu’il était raisonnable. Il ne l’était pas.

Pas parce qu’il était facile. Il ne l’était jamais.

Mais parce qu’il restait quelque chose en lui. Quelque chose sous les pointes, sous les insultes, sous les projets impossibles.

Quelque chose que le monde n’avait pas réussi à durcir tout à fait.

Sandra l’aimait bien aussi. Peut-être même plus vite que moi.

Elle voyait mieux ce genre de choses.

Elle voyait ce qu’il restait de tendre sous son boucan.

Nous lui avons refusé beaucoup de choses.

Et c’est sans doute pour cela qu’il revenait.

Jusqu’au jour où ces habitudes, qui l’aidaient à sortir un peu du monde, finirent par l’en sortir pour de bon.

Et pourtant, quand je repense à lui, ce n’est pas sa fin qui revient d’abord.

C’est son rire dans l’entrée.

Sandra qui le gronde en riant.

Son haut-de-forme de travers.

Il avait cherché ailleurs, bien sûr. Il avait vu d’autres studios. D’autres murs. D’autres fauteuils.

Il aurait pu trouver plus près une aiguille, un prix, un créneau.

Mais ce qu’il cherchait n’était pas seulement une place dans un agenda.

Alors, il revenait jusqu’à nous, malgré les trains manqués, les taxis improbables, ses consommations, la fatigue, et tout ce qu’il devait déjà traverser avant même de pousser la porte.

Il ne venait pas parce que c’était simple.

Il venait parce qu’ici, on le laissait libre sans le laisser seul.

Pour lui, c’était déjà un lieu.

 



Chapitre 14 (dernière partie): De la fumée dans les freins

Chapitre 14 (dernière partie): De la fumée dans les freins


Nous pensions reprendre après une interruption.

Mais ce n’était pas seulement une interruption. Quelque chose avait continué à travailler pendant l’arrêt.

Le studio allait rouvrir.

Les machines allaient reprendre. Les clients allaient revenir. Les peaux allaient de nouveau porter des lignes, des ombres, des couleurs.

Je retrouvai vite mes gestes. Eux n’avaient pas changé.

Ce qui changea d’abord fut plus discret.

Des phrases. Presque rien.

De petites phrases tombées pendant les séances, parfois drôles, parfois un peu inquiétantes, mais qui disaient beaucoup plus qu’elles en avaient l’air. Certaines arrivaient dès les premières minutes, quand l’aiguille venait à peine de toucher la peau et qu’on me demandait déjà si c’était bientôt fini.

Un jour, alors que le stencil venait à peine d’être posé, une cliente me prévint qu’elle partait en vacances quelques jours plus tard.

— Je pourrai quand même aller au soleil et me baigner ?

Elle ne cherchait pas à tricher.

Elle ne mesurait simplement pas encore ce qu’elle venait demander à sa peau. Dans son esprit, le tatouage semblait devoir entrer dans l’agenda comme le reste : un rendez-vous, une photo, une valise à préparer, puis la mer.

Nous lui expliquâmes que le soleil, le sable et l’eau de mer n’étaient pas exactement les meilleurs alliés d’une plaie fraîche.

Le souvenir de l’homo-plagicus et de son bras suppurant me traversa l’esprit. Nous le fîmes avec humour et légèreté. Elle rit, puis elle hocha la tête, contrariée surtout par le calendrier.

La logique aurait voulu qu’elle renonce à la séance ;

elle venait de comprendre que ses vacances rendraient la cicatrisation presque impossible. Mais cette information sembla rester sans conséquence : elle était venue pour être tatouée, et c’est cela qui continuait de choisir pour elle.

Une autre fois, en plein milieu d’une séance, une cliente qui faisait son premier tatouage me dit :


— Et ça part dans combien de temps ?

Je relevai l’aiguille immédiatement.

Pas la tête. Pas tout de suite.

Il me fallut trois secondes de plus pour y arriver. Le temps que la phrase trouve où se poser.


— Pardon ?

Elle répéta, avec le même calme :


— Ça part dans combien de temps ?

Elle ne plaisantait pas.

Elle posait la question avec le sérieux tranquille de quelqu’un qui avait vu beaucoup de tatouages, mais pas encore compris qu’une peau ne se balaye pas d’un doigt comme une image sur un écran.

Je lui expliquai aussi calmement que possible que, sauf accident, laser ou morsure de zombie, cela resterait là pour la vie.


— Ah, d’accord, dit-elle sur un ton monocorde.

Puis elle regarda son bras et reprit presque aussitôt :


— Et là, vous pouvez rajouter un pétale ?

Le plus étrange, finalement, ne fut pas la question.

Ce fut ce calme-là. Comme si quelques jours ou une vie entière modifiaient à peine le poids de la décision.

Ces mutations ne s’arrêtaient pas à la peau.

Le métier les rendait visibles, mais elles travaillaient déjà toute l’époque.

Notre fermeture forcée était derrière nous ;

mais à peine le contrôle sanitaire commençait-il à se desserrer qu’une autre secousse entra dans les fils d’actualité.

Nous n’étions pas encore vraiment sortis du Covid. Les images, elles, en étaient déjà sorties.

Les masques, les couloirs d’hôpitaux, les conférences de presse et les files de tests furent remplacés par des chars, des gares saturées, des familles en fuite, des façades ouvertes par les bombes.

Le Covid n’avait pas disparu. Il avait simplement perdu sa place dans le flux.

Ce qui valait pour les réseaux valait désormais pour l’information, puis pour l’Histoire elle-même :

une image devait en chasser une autre, sans laisser à la précédente le temps de finir son travail en nous.

La guerre, elle aussi, finit par entrer au studio.

Pas avec des drones. Pas avec des sirènes. Avec des augmentations.

Le gaz monta. L’électricité monta. Tout ce qui, jusque-là, faisait simplement partie des besoins du studio se mit à peser autrement. 

Le local était trop grand, je le savais depuis longtemps.

Je m’en étais accommodé tant que cette surface ne coûtait qu’un peu de fatigue en entretien quotidien. Mais désormais, chaque mètre carré chauffé et éclairé venait rappeler son poids.

Sandra, elle, voyait autre chose.

Elle voyait l’accueil. La manière dont les gens entraient. Où ils attendaient. Ce que l’espace racontait de nous avant même qu’on ait parlé.

La taille du local ne correspondait pas à ce que nous voulions faire vivre.

Puis, l’occasion se présenta de ne plus occuper toute la surface.

Ce qui avait commencé comme une contrainte finit par rapprocher le lieu de notre vraie nature.

Moins de volume à chauffer. Moins d’espace inutile. Moins de distance entre les gens et nous. Le studio perdit en volume, mais il gagna en présence.

Il redevint plus proche de ce qu’il avait toujours cherché à être :

pas un grand espace à remplir, mais une bulle tenue à deux, assez solide pour laisser le monde dehors quelques heures, assez vivante pour qu’il y entre quand même par les histoires des autres.

Nous n’y changions pas le rythme de l’époque. Nous essayions seulement d’y garder, quand c’était possible, un rythme encore humain.

 

 


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Si vous désirez prendre un rendez-vous pour exposer votre projet; prenez contact avec Sandra ou passez nous voir. Nous ne fixons pas de rendez-vous tatouage sans avoir eu l’occasion de voir le projet ensemble et sans le versement d’un acompte.

Vous êtes les bienvenus.

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