Chapitre 10 (dernière partie) Confluence
Les mois qui ont suivi, les pages de l’agenda ont continué de se noircir, et avec elles passaient des vies que rien ne rapprochait.
Un jour, ce fut une femme d’une quarantaine d’années, peut-être un peu plus.
Elle s’assit, posa son sac sur le comptoir, inspira un grand coup et dit :
- Je voudrais me faire tatouer le surnom de mon mari.
Je hochai la tête. Rien de rare jusque-là. Je lui demandai simplement :
- Quel est son surnom ?
Elle baissa les yeux un instant, puis répondit :
- Bouboule.
Je restai immobile.
- Pardon ?
- Bouboule, répéta-t-elle avec un sérieux parfait. Mais pas parce qu’il est gros. Enfin, il l’a été un peu, mais ce n’est pas vraiment pour ça. C’est venu comme ça.
Je lui demandai si elle voulait vraiment garder cela sur elle toute sa vie.
- Écoutez, cela fait dix-sept ans que je l’appelle comme ça. Mes enfants aussi, parfois. Le chien a presque compris que c’était son nom. À ce stade, ce serait hypocrite de faire semblant de vivre avec un Patrick.
Je lui demandai où elle voulait le faire. Elle remonta la manche et me montra l’intérieur du bras.
- Là.
- C’est visible.
- Oui.
- Et si un jour vous divorcez ?
Elle me regarda avec cette patience lasse que certaines femmes en couple depuis longtemps réservent aux objections inutiles.
- Si un jour on divorce, ce ne sera pas à cause du tatouage. Et puis honnêtement, après dix-sept ans de mariage, s'il se barre, ce n’est pas ça que je vais rayer …c’est sa bagnole, dit-elle en riant.
Je lui demandai si son mari était au courant.
- Non. C’est pour notre anniversaire.
Puis, après un silence, elle sourit et ajouta :
- Il faut que je vous dise quelque chose. Ce n’est pas seulement pour rire. Il a eu un infarctus il y a deux ans. Bon, il s’en est sorti, mais... Elle leva les yeux au ciel avant de poursuivre : Il est juste devenu gris en disant qu’il ne se sentait pas très bien. Pendant des semaines après ça, je me suis surprise à le regarder dormir pour vérifier qu’il respirait encore. Et puis la vie a repris. Le travail, les courses, les enfants, les engueulades à la con. On oublie un peu. Heureusement en fait. Mais j’ai besoin de faire quelque chose de simple. Pas son prénom. Pas une date. Un truc plus vrai, vous voyez ce que je veux dire !
Elle regarda de nouveau son bras.
- Parce que même quand c’est compliqué, c’est ce mot-là qui reste.
Je dessinai plusieurs versions. Une élégante. Elle dit non. Une discrète. Elle dit non. Une un peu plus travaillée. Elle fit la moue.
Puis j’écrivis simplement Bouboule, en petits caractères sobres, sans effet.
Elle posa un doigt dessus.
- Voilà. C’est lui.
Je ne demandai pas en quoi cette écriture, plus qu’une autre, ressemblait à cet homme. Elle l’avait reconnue. Cela suffisait.
Le jour du tatouage, elle arriva avec dix minutes d’avance. Son mari devait venir la chercher après. Elle tenait à ce que la révélation se fasse au studio, parce qu’elle voulait, selon ses termes, un témoin neutre en cas de réaction imbécile.
La séance fut brève. Elle supporta cela très bien, sauf au moment du dernier passage où elle me dit :
- Vous vous rendez compte que si je meurs renversée par un bus demain, les médecins légistes vont croire que j’avais des goûts épouvantables.
Je lui répondis qu’ils en auraient probablement vu d’autres.
Une demi-heure plus tard, le mari entra.
Un homme large d’épaules, au visage doux, avec l’air de quelqu’un qui avait depuis longtemps renoncé à comprendre la moitié de sa vie conjugale, sans pour autant avoir renoncé au reste.
Elle lui dit :
- J’ai un cadeau.
Il crut d’abord à une blague. Elle remonta sa manche.
Il lut.
Il resta silencieux quelques secondes, puis rougit jusqu’aux oreilles.
- Mais t’es complètement folle, dit-il enfin.
- Tu n’aimes pas ? demanda-t-elle.
Il secoua la tête, encore sous le choc.
- Si, j’aime bien. Mais enfin… Bouboule… devant le monsieur…
Le monsieur, en l’occurrence, c’était moi, désormais témoin involontaire du folklore conjugal.
Elle se tourna vers lui, triomphante :
- Tu vois ? Moi, au moins, j’assume.
Il contempla encore le mot sur son bras, puis releva les yeux vers moi.
- Je peux prendre rendez-vous aussi ?
J’eus un instant l’image d’une réciprocité touchante.
- Vous voudriez quoi ?
- Casse-couilles.
Elle lui envoya sur l’épaule une claque d’une précision qu’on ne voit que chez les vieux couples.
Je levai les yeux au ciel, amusé.
Eux riaient déjà. Pas d’un rire de façade. Un rire qui avait survécu au reste.
Ils repartirent ensemble.
Lui, un peu honteux d’avoir été exposé sous son pire surnom.
Elle, ravie d’avoir mené son coup jusqu’au bout.
Elle, ravie d’avoir mené son coup jusqu’au bout.
*****
La porte ne donnait plus
sur la même pièce.
sur la même pièce.
Pourtant, tout entrait.
Le sel.
Le sang.
Le sang.
Je traçais des lignes
dans un monde
sans contours.
dans un monde
sans contours.
Des terres étrangères.
Un même charbon.