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Les mois qui ont suivi, les pages de l’agenda ont continué de se noircir, et avec elles passaient des vies que rien ne rapprochait.

Un jour, ce fut une femme d’une quarantaine d’années, peut-être un peu plus.

Elle s’assit, posa son sac sur le comptoir, inspira un grand coup et dit :

- Je voudrais me faire tatouer le surnom de mon mari. 

Je hochai la tête. Rien de rare jusque-là. Je lui demandai simplement :

- Quel est son surnom ? 

Elle baissa les yeux un instant, puis répondit :

- Bouboule. 

Je restai immobile.

- Pardon ? 

- Bouboule, répéta-t-elle avec un sérieux parfait. Mais pas parce qu’il est gros. Enfin, il l’a été un peu, mais ce n’est pas vraiment pour ça. C’est venu comme ça. 

Je lui demandai si elle voulait vraiment garder cela sur elle toute sa vie.

- Écoutez, cela fait dix-sept ans que je l’appelle comme ça. Mes enfants aussi, parfois. Le chien a presque compris que c’était son nom. À ce stade, ce serait hypocrite de faire semblant de vivre avec un Patrick. 

Je lui demandai où elle voulait le faire. Elle remonta la manche et me montra l’intérieur du bras.

- Là. 

- C’est visible. 

-  Oui. 

- Et si un jour vous divorcez ? 

Elle me regarda avec cette patience lasse que certaines femmes en couple depuis longtemps réservent aux objections inutiles.

- Si un jour on divorce, ce ne sera pas à cause du tatouage. Et puis honnêtement, après dix-sept ans de mariage, s'il se barre, ce n’est pas ça que je vais rayer …c’est sa bagnole, dit-elle en riant.

Je lui demandai si son mari était au courant.

- Non. C’est pour notre anniversaire. 

Puis, après un silence, elle sourit et ajouta :

- Il faut que je vous dise quelque chose. Ce n’est pas seulement pour rire. Il a eu un infarctus il y a deux ans. Bon, il s’en est sorti, mais... Elle leva les yeux au ciel avant de poursuivre : Il est juste devenu gris en disant qu’il ne se sentait pas très bien. Pendant des semaines après ça, je me suis surprise à le regarder dormir pour vérifier qu’il respirait encore. Et puis la vie a repris. Le travail, les courses, les enfants, les engueulades à la con. On oublie un peu. Heureusement en fait. Mais j’ai besoin de faire quelque chose de simple. Pas son prénom. Pas une date. Un truc plus vrai, vous voyez ce que je veux dire !

Elle regarda de nouveau son bras.

- Parce que même quand c’est compliqué, c’est ce mot-là qui reste. 

Je dessinai plusieurs versions. Une élégante. Elle dit non. Une discrète. Elle dit non. Une un peu plus travaillée. Elle fit la moue.

Puis j’écrivis simplement Bouboule, en petits caractères sobres, sans effet.

Elle posa un doigt dessus.

- Voilà. C’est lui. 

Je ne demandai pas en quoi cette écriture, plus qu’une autre, ressemblait à cet homme. Elle l’avait reconnue. Cela suffisait.

Le jour du tatouage, elle arriva avec dix minutes d’avance. Son mari devait venir la chercher après. Elle tenait à ce que la révélation se fasse au studio, parce qu’elle voulait, selon ses termes, un témoin neutre en cas de réaction imbécile.

La séance fut brève. Elle supporta cela très bien, sauf au moment du dernier passage où elle me dit :

- Vous vous rendez compte que si je meurs renversée par un bus demain, les médecins légistes vont croire que j’avais des goûts épouvantables. 

Je lui répondis qu’ils en auraient probablement vu d’autres.

Une demi-heure plus tard, le mari entra.

Un homme large d’épaules, au visage doux, avec l’air de quelqu’un qui avait depuis longtemps renoncé à comprendre la moitié de sa vie conjugale, sans pour autant avoir renoncé au reste.

Elle lui dit :

- J’ai un cadeau. 

Il crut d’abord à une blague. Elle remonta sa manche.

Il lut.

Il resta silencieux quelques secondes, puis rougit jusqu’aux oreilles.

- Mais t’es complètement folle, dit-il enfin. 

- Tu n’aimes pas ? demanda-t-elle. 

Il secoua la tête, encore sous le choc.

- Si, j’aime bien. Mais enfin… Bouboule… devant le monsieur… 

Le monsieur, en l’occurrence, c’était moi, désormais témoin involontaire du folklore conjugal.

Elle se tourna vers lui, triomphante :

- Tu vois ? Moi, au moins, j’assume. 

Il contempla encore le mot sur son bras, puis releva les yeux vers moi.

- Je peux prendre rendez-vous aussi ? 

J’eus un instant l’image d’une réciprocité touchante.

- Vous voudriez quoi ? 

- Casse-couilles. 

Elle lui envoya sur l’épaule une claque d’une précision qu’on ne voit que chez les vieux couples.

Je levai les yeux au ciel, amusé.

Eux riaient déjà. Pas d’un rire de façade. Un rire qui avait survécu au reste.

Ils repartirent ensemble.

Lui, un peu honteux d’avoir été exposé sous son pire surnom.
Elle, ravie d’avoir mené son coup jusqu’au bout.

 




*****

 

 

 


La porte ne donnait plus
 sur la même pièce.

Pourtant, tout entrait.

Le sel.
 Le sang.

Je traçais des lignes
 dans un monde
 sans contours.

Des terres étrangères.

Un même charbon.

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Chapitre 10 (dernière partie) Confluence

Chapitre 10 (dernière partie) Confluence


Les mois qui ont suivi, les pages de l’agenda ont continué de se noircir, et avec elles passaient des vies que rien ne rapprochait.

Un jour, ce fut une femme d’une quarantaine d’années, peut-être un peu plus.

Elle s’assit, posa son sac sur le comptoir, inspira un grand coup et dit :

- Je voudrais me faire tatouer le surnom de mon mari. 

Je hochai la tête. Rien de rare jusque-là. Je lui demandai simplement :

- Quel est son surnom ? 

Elle baissa les yeux un instant, puis répondit :

- Bouboule. 

Je restai immobile.

- Pardon ? 

- Bouboule, répéta-t-elle avec un sérieux parfait. Mais pas parce qu’il est gros. Enfin, il l’a été un peu, mais ce n’est pas vraiment pour ça. C’est venu comme ça. 

Je lui demandai si elle voulait vraiment garder cela sur elle toute sa vie.

- Écoutez, cela fait dix-sept ans que je l’appelle comme ça. Mes enfants aussi, parfois. Le chien a presque compris que c’était son nom. À ce stade, ce serait hypocrite de faire semblant de vivre avec un Patrick. 

Je lui demandai où elle voulait le faire. Elle remonta la manche et me montra l’intérieur du bras.

- Là. 

- C’est visible. 

-  Oui. 

- Et si un jour vous divorcez ? 

Elle me regarda avec cette patience lasse que certaines femmes en couple depuis longtemps réservent aux objections inutiles.

- Si un jour on divorce, ce ne sera pas à cause du tatouage. Et puis honnêtement, après dix-sept ans de mariage, s'il se barre, ce n’est pas ça que je vais rayer …c’est sa bagnole, dit-elle en riant.

Je lui demandai si son mari était au courant.

- Non. C’est pour notre anniversaire. 

Puis, après un silence, elle sourit et ajouta :

- Il faut que je vous dise quelque chose. Ce n’est pas seulement pour rire. Il a eu un infarctus il y a deux ans. Bon, il s’en est sorti, mais... Elle leva les yeux au ciel avant de poursuivre : Il est juste devenu gris en disant qu’il ne se sentait pas très bien. Pendant des semaines après ça, je me suis surprise à le regarder dormir pour vérifier qu’il respirait encore. Et puis la vie a repris. Le travail, les courses, les enfants, les engueulades à la con. On oublie un peu. Heureusement en fait. Mais j’ai besoin de faire quelque chose de simple. Pas son prénom. Pas une date. Un truc plus vrai, vous voyez ce que je veux dire !

Elle regarda de nouveau son bras.

- Parce que même quand c’est compliqué, c’est ce mot-là qui reste. 

Je dessinai plusieurs versions. Une élégante. Elle dit non. Une discrète. Elle dit non. Une un peu plus travaillée. Elle fit la moue.

Puis j’écrivis simplement Bouboule, en petits caractères sobres, sans effet.

Elle posa un doigt dessus.

- Voilà. C’est lui. 

Je ne demandai pas en quoi cette écriture, plus qu’une autre, ressemblait à cet homme. Elle l’avait reconnue. Cela suffisait.

Le jour du tatouage, elle arriva avec dix minutes d’avance. Son mari devait venir la chercher après. Elle tenait à ce que la révélation se fasse au studio, parce qu’elle voulait, selon ses termes, un témoin neutre en cas de réaction imbécile.

La séance fut brève. Elle supporta cela très bien, sauf au moment du dernier passage où elle me dit :

- Vous vous rendez compte que si je meurs renversée par un bus demain, les médecins légistes vont croire que j’avais des goûts épouvantables. 

Je lui répondis qu’ils en auraient probablement vu d’autres.

Une demi-heure plus tard, le mari entra.

Un homme large d’épaules, au visage doux, avec l’air de quelqu’un qui avait depuis longtemps renoncé à comprendre la moitié de sa vie conjugale, sans pour autant avoir renoncé au reste.

Elle lui dit :

- J’ai un cadeau. 

Il crut d’abord à une blague. Elle remonta sa manche.

Il lut.

Il resta silencieux quelques secondes, puis rougit jusqu’aux oreilles.

- Mais t’es complètement folle, dit-il enfin. 

- Tu n’aimes pas ? demanda-t-elle. 

Il secoua la tête, encore sous le choc.

- Si, j’aime bien. Mais enfin… Bouboule… devant le monsieur… 

Le monsieur, en l’occurrence, c’était moi, désormais témoin involontaire du folklore conjugal.

Elle se tourna vers lui, triomphante :

- Tu vois ? Moi, au moins, j’assume. 

Il contempla encore le mot sur son bras, puis releva les yeux vers moi.

- Je peux prendre rendez-vous aussi ? 

J’eus un instant l’image d’une réciprocité touchante.

- Vous voudriez quoi ? 

- Casse-couilles. 

Elle lui envoya sur l’épaule une claque d’une précision qu’on ne voit que chez les vieux couples.

Je levai les yeux au ciel, amusé.

Eux riaient déjà. Pas d’un rire de façade. Un rire qui avait survécu au reste.

Ils repartirent ensemble.

Lui, un peu honteux d’avoir été exposé sous son pire surnom.
Elle, ravie d’avoir mené son coup jusqu’au bout.

 




*****

 

 

 


La porte ne donnait plus
 sur la même pièce.

Pourtant, tout entrait.

Le sel.
 Le sang.

Je traçais des lignes
 dans un monde
 sans contours.

Des terres étrangères.

Un même charbon.

Chapitre 10 (deuxième partie): Confluence

Chapitre 10 (deuxième partie): Confluence


Quelques mois plus tard, dans un taxi qui me conduisait de l’aéroport de Wrocław à Wałbrzych, une petite ville minière polonaise, je repensais à toutes les jeunesses fauchées que j’avais croisées. Parmi elles, bien sûr, cette jeune femme, mais aussi le jeune Espagnol poignardé à quelques mètres du studio, et d’autres encore, happés trop tôt. 

La voiture s’enfonçait peu à peu dans une ville qui semblait appartenir à une époque qui n’avait pas fini de mourir. Derrière la vitre dont j’avais chassé la buée, un paysage lézardé donnait plus de poids à mes pensées. J’observais ces usines abandonnées que la neige ne parvenait pas à camoufler, ces petites maisons bâties pour loger, pas pour y vivre, dont beaucoup paraissaient désertées depuis longtemps. Quelques rares passants marchaient au rythme de leurs articulations fatiguées.

Wałbrzych me donnait l’impression de lire un Germinal à l’accent slave. Dans ce décor, mes souvenirs revenaient autrement, plus lourdement. À force d’avoir vu certaines vies s’interrompre trop tôt, je ne supportais plus l’idée de remettre les choses à plus tard. Je voulais aller plus loin. Aller au bout des choses.

À cette époque, le tatouage connaissait sa grande éclosion. Les styles se multipliaient. Les influences se croisaient. Je voulais élargir mon répertoire, pour ne pas répondre à toutes les demandes avec la même manière de tatouer. 

Le lieu le plus évident pour commencer était aussi le plus chaotique : les conventions. Ces grandes messes où se retrouvaient, dans un même vacarme, des artistes venus de partout, exerçant le même métier sous des formes parfois si éloignées qu’on aurait pu se croire dans une salle de concert où se joueraient en même temps du métal, du rap, de l’opéra et de l’électro. On y croisait des virtuoses, des imposteurs, des pionniers, des suiveurs, des obsessionnels du détail, des bouchers inspirés, des génies discrets et des vedettes autoproclamées.

Milan, Londres, Bordeaux, San Francisco, Barcelone… C’est là, dans le brouhaha des machines, des regards, des peaux tendues et des accents venus de partout, que j’ai rencontré des artistes assez passionnés pour me parler librement de ce qu’ils avaient, dans certains registres, poussé plus loin que moi.

Parmi eux, un Polonais installé à Wałbrzych.

Je sentais que je ne pourrais pas progresser davantage en restant dans le seul circuit des conventions. Il me fallait voir ces tatoueurs chez eux, dans leurs conditions réelles de travail.

J’avais choisi de montrer mon intérêt en me déplaçant jusqu’aux studios de ces artistes et non en échangeant quelques phrases entre deux stands. 

Le voyage avait demandé un peu de témérité. Non pas que la Pologne fût le bout du monde. Mais certains clichés semblaient décidés à défendre leur réputation. J’avais senti mon calme se fissurer légèrement en voyant le pilote glisser dans sa poche une petite flasque qu’il venait de vider, avant de rejoindre le cockpit. La neige tombait depuis des heures sur le tarmac. Cela n’avait pas aidé à me rassurer. 

Une fois dans le taxi, à quelques minutes de l’arrivée, je commençais seulement à me dire que la partie la plus risquée du voyage était peut-être derrière moi.

L’adresse du studio mentionnait un centre commercial. Sur place, je trouvai plutôt un petit supermarché et une ou deux boutiques. Je dus chercher un moment avant de découvrir le studio, installé au premier étage de l’immeuble.

Sur la porte d’entrée, une petite affiche annonçait d’emblée la couleur : un tribal barré d’une grosse croix rouge. Ici, on ne faisait ni tribal ni fantaisie décorative. Le maître des lieux travaillait exclusivement dans un réalisme volontiers gore.

L’accueil qui me fut réservé contrastait avec le froid extérieur. Je me fis la remarque que la chaleur humaine naît souvent moins du confort que des vies dures. Au vu de ce que j’avais déjà aperçu de la région, cela venait sans doute de là.
L’homme et sa compagne semblaient sensibles à la démarche. Eux qui avaient dû partir chercher, dans les conventions internationales, une reconnaissance de son talent, voyaient sans doute dans ma visite quelque chose de plus qu’un simple passage. On venait désormais jusqu’à eux.

Elle me donna l’impression d’être une de ces femmes qui restent dans l’ombre, alors qu’elles ont pourtant porté une part essentielle de l’ascension des hommes qu’elles éclairent. Mon anglais approximatif et mon ignorance totale du polonais ne me permettaient pas de vérifier ce sentiment, né dès la convention où je les avais abordés. Mais bien des choses, dans son attitude, me faisaient penser qu’elle avait tenu une place décisive dans le parcours de son mari.
Il y avait entre eux, malgré tout ce que je ne comprenais pas de leurs échanges, la complicité de ceux qui ont grandi ensemble et se sont extraits d’un milieu modeste sans renier leurs racines.

J’avais prévu de me faire tatouer tout le ventre. Quand je me déplaçais jusqu’au studio de quelqu’un, je ne voulais pas en rester à quelques questions. Me faire tatouer faisait partie de la démarche. J’y voyais une forme d’offrande sur l’autel de la confiance, une manière de rendre hommage à l’artiste et de montrer que je n’étais pas venu jusque-là en simple curieux. Ce n’était pas la première fois que je procédais ainsi. Je l’avais déjà fait avec un tatoueur barcelonais spécialisé dans le dotwork, comme avec un Français au registre plus cartoon.

La fatigue du voyage et la main ferme de l’artiste m’inquiétaient un peu. Me lancer dans une telle séance, après une journée commencée aux petites heures, n’avait peut-être pas été l’idée du siècle.

Installé sur la table d’opération, le dessin courant de mes hanches à mon sternum, j’entendis la machine à bobines se mettre en marche. Son bourdonnement épais remplit la petite pièce. J’avais calé mon coussin avec soin pour ne rien perdre de l’exécution. J’étais venu pour apprendre, observer, comprendre.

L’aiguille toucha ma peau au niveau du bassin.

Mon corps se raidit d’un bloc. Ma tête partit en arrière dans le coussin. Je ne vis plus que le plafond. Mon grand projet d’analyse technique venait de mourir presque à sa naissance.

Pendant quatre bonnes heures, l’homme travailla avec application, ponctuant son geste d’échanges animés avec sa compagne. Moi, je tremblais comme une vieille automobile à chaque passage d’aiguille. Je n’étais plus là pour étudier quoi que ce soit. Je ne pensais ni à sa technique, ni au réglage de sa machine. Je ne pensais plus qu’au temps qu’il restait avant la fin.

Une fois la séance terminée, il ne restait de moi qu’une flaque de sueur et une pâleur inquiétante. Non qu’il eût été brutal, mais j’avais manifestement mal évalué ce que représentait une telle épreuve après une journée pareille. J’étais si épuisé que le couple insista pour que j’aille me reposer dans l’hôtel voisin.

Le lendemain, remis de mes émotions et le ventre encore tout endolori, je me présentai de nouveau à l’atelier. La veille, j’avais surtout servi de surface d’étude à ma propre résistance. 
Nous parlâmes longuement de l’évolution du métier, de ses déplacements, de ses écarts d’un pays à l’autre, et surtout de ces questions techniques qui, pour un tatoueur, comptent souvent plus que les grands discours. 

Ce qui m’intriguait le plus, c’était sa façon d’approcher la peau. Il ne l’abordait pas de front. Cela tenait un peu de l’aérographe : l’image montait du bout des aiguilles. Il travaillait comme si le trait pouvait disparaître sans que l’image perde sa force. Tout tenait dans l’affrontement du noir et de la lumière, avec par moments quelque chose du Caravage dans la façon dont les formes sortaient de l’ombre. 

Beaucoup d’artisans, quel que soit leur métier, finissent par fabriquer l’outil qu’ils ont mis des années à chercher. À l’époque, les machines à bobines tenaient encore le haut du pavé. Elles vibraient comme de vieilles sonnettes et avaient ce charme un peu ingrat des outils simples, nerveux, jamais tout à fait stables. Le moindre réglage changeait leur humeur. Un ressort à peine plus court ou un peu plus souple, et la machine ne travaillait déjà plus pareil. Une vis de contact reprise d’un quart de rien, et c’était encore autre chose. Les plus habités passaient des heures à poursuivre ce point d’équilibre. Certains allaient jusqu’à construire eux-mêmes leurs machines.

Cela me ramenait à l’époque de Tatsu Tattoo. Le temps où je soudais encore mes aiguilles moi-même, dans le salon, en y laissant cette odeur d’acide de soudure qui finissait par gagner toute la pièce.

Mon hôte était de ceux-là. Il me montra les machines qu’il mettait encore au point, à mi-chemin entre l’outil de travail et le prototype. Il cherchait la configuration la plus juste pour sa main, avec l’idée de commercialiser plus tard ses créations. Je lui en achetai une. Pas par naïveté, ni dans l’espoir de trouver dans l’objet un raccourci vers sa technique. Plutôt pour emporter avec moi quelque chose de ce partage.

Après quelques heures passées ensemble, je les quittai plein de reconnaissance, avec une matière précieuse à reprendre, à digérer et à faire fructifier dans mon propre travail.

Je repris la route avec le ventre en feu et l’espoir de ne pas tomber sur le même pilote au retour.

Chapitre 10 (première partie): Confluence

Chapitre 10 (première partie): Confluence


Mon agenda s’était rempli vite. Quelques mois avaient suffi. Les pages se noircissaient les unes après les autres et mes machines tournaient du lundi au dimanche. J’avais ouvert depuis peu, mais je commençais à trouver mes repères.

Malgré la discrétion du lieu, les demandes arrivaient, de plus en plus nombreuses. Elles étaient aussi de plus en plus variées. Plus audacieuses parfois. Le temps du tribal et des autres motifs répétés à l’infini était derrière moi. Les dos complets, les bras entiers, les grands formats devenaient presque aussi courants que les petits tatouages.

Ce n’est donc pas la taille du projet qui m’interpella. C’était autre chose.

Elles sont entrées à deux.
La mère d’abord. La fille derrière.

La mère est venue droit vers le comptoir. Sans un regard pour le reste. Il y avait dans sa démarche quelque chose de très droit, comme si elle s’était organisée tout entière pour aller à l’essentiel sans fléchir.

La jeune femme, elle, était restée légèrement en retrait. Elle regardait le studio calmement. Sans gêne. Sans curiosité non plus. Un regard lent, fatigué peut-être. Un regard posé, un peu à part.

La mère a parlé la première.

- Bonjour Monsieur. Je viens vous voir parce que ma fille voudrait se faire tatouer tout le bras gauche. 

Sa voix était ferme. Mais pas tout à fait stable.

J’ai pris ma place habituelle. Celle du dernier frein, avant qu’un désir trop rapide ne devienne une erreur.

- Quel âge a votre fille ? 

- Dix-huit ans. 

- Je suppose que c’est son premier tatouage. Je serais ravi de la tatouer, bien sûr, mais un bras entier, c’est peut-être aller un peu vite. Elle ne sait pas encore ce que c’est. Et puis, c’est jeune pour une décision pareille. C’est quelque chose qu’elle devra porter toute sa vie… 

Je n’ai pas pu finir.

- Toute sa vie… Ma fille a la mucoviscidose. Les pronostics ne sont pas bons du tout. 

Il a fallu trouver la bonne attitude immédiatement. Le cœur se serre, bien sûr. Mais il ne faut pas ajouter cela au reste. Leur dire que j’étais désolé, oui. Mais elles n’étaient pas venues chercher ma peine. Elles voulaient seulement savoir si quelqu’un accepterait cette demande avec sérieux, et jusqu’au bout.

J’ai accepté.

Le dessin était moderne et aérien. Il faisait la part belle au noir et au rouge. J’ai commencé à la tatouer quelques jours plus tard.

Elle est venue seule à cette première séance. Ce sera le cas à chaque fois.

Les longues séances ouvrent souvent sur des conversations que j’aime beaucoup. J’aime demander aux gens ce qu’on ignore de leur métier ou de ce qu’ils ont traversé. Mon fauteuil est souvent à la croisée de vies que je n’aurais jamais connues autrement. Mais avec elle, il fallait simplement être disponible. Sans faire semblant d’ignorer. Sans en rajouter non plus.

Elle ne s’est pas réfugiée dans le silence. Elle était fatiguée, oui, mais présente.

Dès la deuxième séance, quelque chose s’est ouvert. Rien de forcé. Juste un peu moins de réserve. Elle parlait simplement. Sans détour. Des choses ordinaires, en apparence. Mais à cet âge-là, quand la fin n’est déjà plus tout à fait une idée abstraite, les choses ordinaires prennent une autre densité.

Elle savait sans doute que ce bras ne serait jamais achevé. Pourtant, elle le voulait. Pas comme un défi. Pas comme une révolte. Plutôt comme une décision calme.

Ce qui me frappait, ce n’était pas son courage. C’était son calme. À dix-huit ans, on parle encore comme si la vie n’était pas comptée. Elle parlait déjà comme quelqu’un qui savait qu’elle l’était.

Rien, dans sa manière de parler, ne cherchait à attendrir.

Par moments, elle semblait presque embarrassée par la douleur de ses proches, comme si elle se retrouvait, elle, à devoir les rassurer.

Devant moi, il n’y avait ni mise en scène ni complainte. Il y avait une jeune femme qui voulait garder jusqu’au bout quelque chose qui vienne d’elle. Quelque chose de choisi. Quelque chose qui n’appartienne ni aux soins, ni à l’attente.

J’avais déjà connu des tatouages de dernière volonté.

Une dame de plus de quatre-vingts ans. Son fils était venu la veille, seul, pour m’expliquer que sa mère, confinée chez elle depuis plusieurs années, avait reçu de son médecin un conseil simple : faire encore, tant qu’elle le pouvait, les dernières choses qu’elle aurait voulu faire. Il ne lui restait plus beaucoup de temps.

Le lendemain, il l’avait portée presque entièrement jusqu’à ma chaise. Elle avait retiré sa chemise sans la moindre pudeur, puis s’était penchée pour que j’inscrive sur sa peau le prénom de son mari mort depuis longtemps. Quand j’eus terminé, je lui proposai de regarder dans le miroir. Elle m’avait répondu :

- Pas nécessaire, gamin. C’est dedans ? Alors je peux partir. 

Je connaissais donc ces moments-là. Mais cette fois, ce n’était pas la même chose. Chez cette dame, la fin arrivait au terme d’une vie. Chez cette jeune femme, elle venait beaucoup trop tôt.

Au fil des rendez-vous, le bras se remplissait. Ses gestes, eux, perdaient peu à peu de leur force. Je le voyais. Elle le savait. Et pourtant, rien, chez elle, ne cherchait à en tirer quoi que ce soit.

Je faisais de mon mieux pour que rien, dans mon attitude, ne lui renvoie ce qu’elle devait déjà trouver partout ailleurs. La jeune femme n’avait pas besoin d’un regard de plus chargé de compassion. Elle devait déjà en croiser partout. Pendant ces heures-là, elle devait pouvoir être autre chose que cela. Être juste occupée à son projet. Et moi, je devais simplement être à la hauteur de ce qu’elle attendait de moi.

Quand elle était là, je tenais ma place. Je faisais mon travail. Je gardais ma voix, mes gestes, mon regard dans ce qu’ils devaient être. Mais quand sa silhouette quittait le studio, je me retrouvais vidé. Il restait chez elle quelque chose de très jeune. C’était peut-être cela qui me touchait le plus. Pas seulement ce qui l’attendait. Le fait qu’elle le porte avec ce calme-là, à cet âge-là.

Un jour, alors que je préparais mon matériel pour son rendez-vous, sa mère a appelé.

La lumière de mon poste de travail s’est éteinte.

Je suis resté là un moment, sans rien faire.

Au studio, la mort avait aussi d’autres visages. Moins injustes peut-être. Mais pas moins chargés.

Chez d’autres, le tatouage ne venait pas défier la fin, ni même l’accompagner. Il arrivait après. Quand quelqu’un était déjà parti.

Ce n’était pas toujours pour garder le disparu plus près. Il ne s’agissait plus de retenir, mais de pouvoir relâcher un peu sans se sentir coupable. L’encre prenait sa part. Elle gardait. Elle portait. Assez, parfois, pour permettre à celui qui restait de continuer sans se croire infidèle.

J’ai souvent eu le sentiment que certains venaient chercher cela sans toujours savoir le dire. Le droit de penser un peu moins à celui qui manquait, sans avoir l’impression de le trahir. Puisqu’il serait là désormais, inscrit dans la peau.

La peau peut tenir ce que la vie, elle, ne tient plus.


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