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Il ne me fallut pas plus de quelques mois pour décider d’offrir mes courbatures à un autre employeur.

C’est ainsi que je devins facteur.

L’idée de distribuer des mots posés sur du papier avait quelque chose de plus poétique que d’être rétribué à transporter du papier sur lequel on avait posé une valeur.

J’allais passer les trois années suivantes à marcher.

Remplaçant, je n’avais ni territoire fixe ni routine rassurante.

Chaque matin, une tournée différente, un quartier inconnu, des absences à combler.

Il fallait apprendre vite. Très vite. La géographie du terrain, les emplacements saugrenus de certaines boîtes aux lettres.

Parfois, je passais plus de temps à chercher l’interstice qu’à distribuer le courrier lui-même. 
Certaines semblaient avoir été dissimulées volontairement, comme si le facteur était une menace dont il fallait se protéger. Je finissais par les trouver derrière un pot de fleurs ou à l’intérieur d’une grille fermée par un cadenas rouillé, dont personne n’avait la clé.

Il y avait celles à hauteur du sol, pensées manifestement pour un nain très organisé. D’autres perchées si haut qu’on se demandait si le courrier devait être remis à l’aide d’une échelle ou avec des échasses.

Je développai rapidement une relation étrange avec les sonnettes. Certaines ne répondaient jamais. D’autres déclenchaient des aboiements furieux sans jamais faire apparaître d’humain. Quelques-unes ouvraient sur des visages surpris, comme si le courrier était une bénédiction ou une condamnation.

Je m’excusais beaucoup. Souvent sans savoir pourquoi.

Sans parler de la besace trop pleine, si haute qu’elle me mangeait une partie du champ de vision et me rappelait à chaque pas que la régularité des trottoirs n’existe que sur les maquettes des paysagistes.

Les matinées commençaient dans la lumière encore hésitante, des rues à peine réveillées. Je cherchais des noms sur des boîtes aux lettres cabossées, parfois effacées, parfois remplacées par des surnoms ou des autocollants, par moments par des insultes.

Je livrais souvent à l’intuition, parfois à l’erreur. Ce qui finissait immanquablement par déclencher la rage du facteur titulaire, le lendemain.

L’épuisement venait vite. La frustration aussi.

Dans ma mémoire traînait encore l’aigreur du postier espagnol. Une silhouette rongée par la répétition. Elle me faisait un peu peur. 
Je me demandais si c’était cela, la fin naturelle du trajet : devenir un guichet ambulant.

Et puis, très vite, autre chose apparut.

Quelque chose que je n’avais pas anticipé. Une dimension plus dense. Plus humaine.

À force de passer, de frapper aux mêmes portes sans les avoir choisies, je cessai d’être un simple porteur de lettres. Je devenais un repère discret. Un visage attendu. Parfois le seul lien entre deux journées identiques pour ceux et celles qui restaient chez eux.

J’entrais chez les gens pour déposer un recommandé ou une pension.

En changeant de tournée chaque jour entre Laeken et Neder-Over-Heembeek, je traversais des mondes entiers à pied : de l’avenue Marie-Christine et des tours de la Cité Modèle jusqu’aux rues silencieuses du Mutsaard, à l’ombre du domaine royal.

Sans m’en rendre compte, je venais d’entrer dans une cartographie invisible.

Sous la peau du monde, une nouvelle fois.

Je vivais dans cette frontière entre l’extérieur et l’intérieur. Les seuils de porte s’offraient comme un épiderme où je déposais de l’encre…
Je voyageais dans cette marge entre le visible et l’invisible. Et je m’y sentais bien.

À mes retours, la lecture prenait possession de mon temps.

Une forme de faim tranquille.

Je passais de la philosophie au bouddhisme, des traités de stratégie aux livres de science, d’histoire, de psychologie.

Je ne comprenais pas tout. Loin de là.

Mais tout me nourrissait.

J’avais le sentiment d’entrer dans des mondes dont certaines portes avaient déjà été entrouvertes bien avant.

Par mes tuteurs.
Par des rencontres.
Par des phrases entendues trop tôt pour être comprises, mais jamais oubliées.

J’en connaissais vaguement les paysages.

Assez pour savoir que je voulais en parcourir les reliefs.
Descendre dans les vallées.
Monter vers les cimes.

Les jours suivants, pendant ma distribution solitaire, je laissais décanter.

Je tissais des liens, je traçais des chemins entre des idées qui semblaient ne pas se parler.

Sans chercher à maîtriser.
Juste à comprendre comment tout cela pouvait tenir ensemble.

Ce n’était pas une accumulation de savoirs.
C’était une exploration.

Je construisais les contours du chemin à venir. Ce que je voulais créer et surtout ce que je voulais contourner. Si, un jour, je devais remonter un studio, je savais dorénavant ce qu’il ne serait pas.

Ces trois années furent la construction lente d’un regard.
Un regard porté depuis les aspérités de la marge.

 ****

Le dragon est parti.
Il est parti comme part le feu quand il a tout brûlé.

En laissant la suie sur les murs.
Et l’odeur, longtemps.

Je n’ai plus ses fils autour des poignets.
Mais la peau se souvient de leur tension.

La liberté ne gomme rien.
Elle met à nu ce qui tenait encore.

Il reste une marque.
Une cicatrice qui ne demande pas à guérir.

Elle ne fait plus mal.
Mais elle parle quand je me tais.

Alors je marche autrement.
Simplement debout.

Je n’ai plus besoin d’être façonné.
Ni d’être dur. Ni d’être malléable. 
 
 Si le monde change,
 je veux être humain pour ce qui vient.

Si les flammes prennent une autre couleur,
je ne m’acharnerai pas à sauver l’ancien brasier.

Je garderai ce qu’il m’a appris.
Et je pourrais laisser le reste se consumer.

Je ferai un feu plus bas.
Un feu à hauteur d’homme.

 

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Chapitre 10 (deuxième partie): Confluence

Chapitre 10 (deuxième partie): Confluence


Quelques mois plus tard, dans un taxi qui me conduisait de l’aéroport de Wrocław à Wałbrzych, une petite ville minière polonaise, je repensais à toutes les jeunesses fauchées que j’avais croisées. Parmi elles, bien sûr, cette jeune femme, mais aussi le jeune Espagnol poignardé à quelques mètres du studio, et d’autres encore, happés trop tôt. 

La voiture s’enfonçait peu à peu dans une ville qui semblait appartenir à une époque qui n’avait pas fini de mourir. Derrière la vitre dont j’avais chassé la buée, un paysage lézardé donnait plus de poids à mes pensées. J’observais ces usines abandonnées que la neige ne parvenait pas à camoufler, ces petites maisons bâties pour loger, pas pour y vivre, dont beaucoup paraissaient désertées depuis longtemps. Quelques rares passants marchaient au rythme de leurs articulations fatiguées.

Wałbrzych me donnait l’impression de lire un Germinal à l’accent slave. Dans ce décor, mes souvenirs revenaient autrement, plus lourdement. À force d’avoir vu certaines vies s’interrompre trop tôt, je ne supportais plus l’idée de remettre les choses à plus tard. Je voulais aller plus loin. Aller au bout des choses.

À cette époque, le tatouage connaissait sa grande éclosion. Les styles se multipliaient. Les influences se croisaient. Je voulais élargir mon répertoire, pour ne pas répondre à toutes les demandes avec la même manière de tatouer. 

Le lieu le plus évident pour commencer était aussi le plus chaotique : les conventions. Ces grandes messes où se retrouvaient, dans un même vacarme, des artistes venus de partout, exerçant le même métier sous des formes parfois si éloignées qu’on aurait pu se croire dans une salle de concert où se joueraient en même temps du métal, du rap, de l’opéra et de l’électro. On y croisait des virtuoses, des imposteurs, des pionniers, des suiveurs, des obsessionnels du détail, des bouchers inspirés, des génies discrets et des vedettes autoproclamées.

Milan, Londres, Bordeaux, San Francisco, Barcelone… C’est là, dans le brouhaha des machines, des regards, des peaux tendues et des accents venus de partout, que j’ai rencontré des artistes assez passionnés pour me parler librement de ce qu’ils avaient, dans certains registres, poussé plus loin que moi.

Parmi eux, un Polonais installé à Wałbrzych.

Je sentais que je ne pourrais pas progresser davantage en restant dans le seul circuit des conventions. Il me fallait voir ces tatoueurs chez eux, dans leurs conditions réelles de travail.

J’avais choisi de montrer mon intérêt en me déplaçant jusqu’aux studios de ces artistes et non en échangeant quelques phrases entre deux stands. 

Le voyage avait demandé un peu de témérité. Non pas que la Pologne fût le bout du monde. Mais certains clichés semblaient décidés à défendre leur réputation. J’avais senti mon calme se fissurer légèrement en voyant le pilote glisser dans sa poche une petite flasque qu’il venait de vider, avant de rejoindre le cockpit. La neige tombait depuis des heures sur le tarmac. Cela n’avait pas aidé à me rassurer. 

Une fois dans le taxi, à quelques minutes de l’arrivée, je commençais seulement à me dire que la partie la plus risquée du voyage était peut-être derrière moi.

L’adresse du studio mentionnait un centre commercial. Sur place, je trouvai plutôt un petit supermarché et une ou deux boutiques. Je dus chercher un moment avant de découvrir le studio, installé au premier étage de l’immeuble.

Sur la porte d’entrée, une petite affiche annonçait d’emblée la couleur : un tribal barré d’une grosse croix rouge. Ici, on ne faisait ni tribal ni fantaisie décorative. Le maître des lieux travaillait exclusivement dans un réalisme volontiers gore.

L’accueil qui me fut réservé contrastait avec le froid extérieur. Je me fis la remarque que la chaleur humaine naît souvent moins du confort que des vies dures. Au vu de ce que j’avais déjà aperçu de la région, cela venait sans doute de là.
L’homme et sa compagne semblaient sensibles à la démarche. Eux qui avaient dû partir chercher, dans les conventions internationales, une reconnaissance de son talent, voyaient sans doute dans ma visite quelque chose de plus qu’un simple passage. On venait désormais jusqu’à eux.

Elle me donna l’impression d’être une de ces femmes qui restent dans l’ombre, alors qu’elles ont pourtant porté une part essentielle de l’ascension des hommes qu’elles éclairent. Mon anglais approximatif et mon ignorance totale du polonais ne me permettaient pas de vérifier ce sentiment, né dès la convention où je les avais abordés. Mais bien des choses, dans son attitude, me faisaient penser qu’elle avait tenu une place décisive dans le parcours de son mari.
Il y avait entre eux, malgré tout ce que je ne comprenais pas de leurs échanges, la complicité de ceux qui ont grandi ensemble et se sont extraits d’un milieu modeste sans renier leurs racines.

J’avais prévu de me faire tatouer tout le ventre. Quand je me déplaçais jusqu’au studio de quelqu’un, je ne voulais pas en rester à quelques questions. Me faire tatouer faisait partie de la démarche. J’y voyais une forme d’offrande sur l’autel de la confiance, une manière de rendre hommage à l’artiste et de montrer que je n’étais pas venu jusque-là en simple curieux. Ce n’était pas la première fois que je procédais ainsi. Je l’avais déjà fait avec un tatoueur barcelonais spécialisé dans le dotwork, comme avec un Français au registre plus cartoon.

La fatigue du voyage et la main ferme de l’artiste m’inquiétaient un peu. Me lancer dans une telle séance, après une journée commencée aux petites heures, n’avait peut-être pas été l’idée du siècle.

Installé sur la table d’opération, le dessin courant de mes hanches à mon sternum, j’entendis la machine à bobines se mettre en marche. Son bourdonnement épais remplit la petite pièce. J’avais calé mon coussin avec soin pour ne rien perdre de l’exécution. J’étais venu pour apprendre, observer, comprendre.

L’aiguille toucha ma peau au niveau du bassin.

Mon corps se raidit d’un bloc. Ma tête partit en arrière dans le coussin. Je ne vis plus que le plafond. Mon grand projet d’analyse technique venait de mourir presque à sa naissance.

Pendant quatre bonnes heures, l’homme travailla avec application, ponctuant son geste d’échanges animés avec sa compagne. Moi, je tremblais comme une vieille automobile à chaque passage d’aiguille. Je n’étais plus là pour étudier quoi que ce soit. Je ne pensais ni à sa technique, ni au réglage de sa machine. Je ne pensais plus qu’au temps qu’il restait avant la fin.

Une fois la séance terminée, il ne restait de moi qu’une flaque de sueur et une pâleur inquiétante. Non qu’il eût été brutal, mais j’avais manifestement mal évalué ce que représentait une telle épreuve après une journée pareille. J’étais si épuisé que le couple insista pour que j’aille me reposer dans l’hôtel voisin.

Le lendemain, remis de mes émotions et le ventre encore tout endolori, je me présentai de nouveau à l’atelier. La veille, j’avais surtout servi de surface d’étude à ma propre résistance. 
Nous parlâmes longuement de l’évolution du métier, de ses déplacements, de ses écarts d’un pays à l’autre, et surtout de ces questions techniques qui, pour un tatoueur, comptent souvent plus que les grands discours. 

Ce qui m’intriguait le plus, c’était sa façon d’approcher la peau. Il ne l’abordait pas de front. Cela tenait un peu de l’aérographe : l’image montait du bout des aiguilles. Il travaillait comme si le trait pouvait disparaître sans que l’image perde sa force. Tout tenait dans l’affrontement du noir et de la lumière, avec par moments quelque chose du Caravage dans la façon dont les formes sortaient de l’ombre. 

Beaucoup d’artisans, quel que soit leur métier, finissent par fabriquer l’outil qu’ils ont mis des années à chercher. À l’époque, les machines à bobines tenaient encore le haut du pavé. Elles vibraient comme de vieilles sonnettes et avaient ce charme un peu ingrat des outils simples, nerveux, jamais tout à fait stables. Le moindre réglage changeait leur humeur. Un ressort à peine plus court ou un peu plus souple, et la machine ne travaillait déjà plus pareil. Une vis de contact reprise d’un quart de rien, et c’était encore autre chose. Les plus habités passaient des heures à poursuivre ce point d’équilibre. Certains allaient jusqu’à construire eux-mêmes leurs machines.

Cela me ramenait à l’époque de Tatsu Tattoo. Le temps où je soudais encore mes aiguilles moi-même, dans le salon, en y laissant cette odeur d’acide de soudure qui finissait par gagner toute la pièce.

Mon hôte était de ceux-là. Il me montra les machines qu’il mettait encore au point, à mi-chemin entre l’outil de travail et le prototype. Il cherchait la configuration la plus juste pour sa main, avec l’idée de commercialiser plus tard ses créations. Je lui en achetai une. Pas par naïveté, ni dans l’espoir de trouver dans l’objet un raccourci vers sa technique. Plutôt pour emporter avec moi quelque chose de ce partage.

Après quelques heures passées ensemble, je les quittai plein de reconnaissance, avec une matière précieuse à reprendre, à digérer et à faire fructifier dans mon propre travail.

Je repris la route avec le ventre en feu et l’espoir de ne pas tomber sur le même pilote au retour.

Chapitre 10 (première partie): Confluence

Chapitre 10 (première partie): Confluence


Mon agenda s’était rempli vite. Quelques mois avaient suffi. Les pages se noircissaient les unes après les autres et mes machines tournaient du lundi au dimanche. J’avais ouvert depuis peu, mais je commençais à trouver mes repères.

Malgré la discrétion du lieu, les demandes arrivaient, de plus en plus nombreuses. Elles étaient aussi de plus en plus variées. Plus audacieuses parfois. Le temps du tribal et des autres motifs répétés à l’infini était derrière moi. Les dos complets, les bras entiers, les grands formats devenaient presque aussi courants que les petits tatouages.

Ce n’est donc pas la taille du projet qui m’interpella. C’était autre chose.

Elles sont entrées à deux.
La mère d’abord. La fille derrière.

La mère est venue droit vers le comptoir. Sans un regard pour le reste. Il y avait dans sa démarche quelque chose de très droit, comme si elle s’était organisée tout entière pour aller à l’essentiel sans fléchir.

La jeune femme, elle, était restée légèrement en retrait. Elle regardait le studio calmement. Sans gêne. Sans curiosité non plus. Un regard lent, fatigué peut-être. Un regard posé, un peu à part.

La mère a parlé la première.

- Bonjour Monsieur. Je viens vous voir parce que ma fille voudrait se faire tatouer tout le bras gauche. 

Sa voix était ferme. Mais pas tout à fait stable.

J’ai pris ma place habituelle. Celle du dernier frein, avant qu’un désir trop rapide ne devienne une erreur.

- Quel âge a votre fille ? 

- Dix-huit ans. 

- Je suppose que c’est son premier tatouage. Je serais ravi de la tatouer, bien sûr, mais un bras entier, c’est peut-être aller un peu vite. Elle ne sait pas encore ce que c’est. Et puis, c’est jeune pour une décision pareille. C’est quelque chose qu’elle devra porter toute sa vie… 

Je n’ai pas pu finir.

- Toute sa vie… Ma fille a la mucoviscidose. Les pronostics ne sont pas bons du tout. 

Il a fallu trouver la bonne attitude immédiatement. Le cœur se serre, bien sûr. Mais il ne faut pas ajouter cela au reste. Leur dire que j’étais désolé, oui. Mais elles n’étaient pas venues chercher ma peine. Elles voulaient seulement savoir si quelqu’un accepterait cette demande avec sérieux, et jusqu’au bout.

J’ai accepté.

Le dessin était moderne et aérien. Il faisait la part belle au noir et au rouge. J’ai commencé à la tatouer quelques jours plus tard.

Elle est venue seule à cette première séance. Ce sera le cas à chaque fois.

Les longues séances ouvrent souvent sur des conversations que j’aime beaucoup. J’aime demander aux gens ce qu’on ignore de leur métier ou de ce qu’ils ont traversé. Mon fauteuil est souvent à la croisée de vies que je n’aurais jamais connues autrement. Mais avec elle, il fallait simplement être disponible. Sans faire semblant d’ignorer. Sans en rajouter non plus.

Elle ne s’est pas réfugiée dans le silence. Elle était fatiguée, oui, mais présente.

Dès la deuxième séance, quelque chose s’est ouvert. Rien de forcé. Juste un peu moins de réserve. Elle parlait simplement. Sans détour. Des choses ordinaires, en apparence. Mais à cet âge-là, quand la fin n’est déjà plus tout à fait une idée abstraite, les choses ordinaires prennent une autre densité.

Elle savait sans doute que ce bras ne serait jamais achevé. Pourtant, elle le voulait. Pas comme un défi. Pas comme une révolte. Plutôt comme une décision calme.

Ce qui me frappait, ce n’était pas son courage. C’était son calme. À dix-huit ans, on parle encore comme si la vie n’était pas comptée. Elle parlait déjà comme quelqu’un qui savait qu’elle l’était.

Rien, dans sa manière de parler, ne cherchait à attendrir.

Par moments, elle semblait presque embarrassée par la douleur de ses proches, comme si elle se retrouvait, elle, à devoir les rassurer.

Devant moi, il n’y avait ni mise en scène ni complainte. Il y avait une jeune femme qui voulait garder jusqu’au bout quelque chose qui vienne d’elle. Quelque chose de choisi. Quelque chose qui n’appartienne ni aux soins, ni à l’attente.

J’avais déjà connu des tatouages de dernière volonté.

Une dame de plus de quatre-vingts ans. Son fils était venu la veille, seul, pour m’expliquer que sa mère, confinée chez elle depuis plusieurs années, avait reçu de son médecin un conseil simple : faire encore, tant qu’elle le pouvait, les dernières choses qu’elle aurait voulu faire. Il ne lui restait plus beaucoup de temps.

Le lendemain, il l’avait portée presque entièrement jusqu’à ma chaise. Elle avait retiré sa chemise sans la moindre pudeur, puis s’était penchée pour que j’inscrive sur sa peau le prénom de son mari mort depuis longtemps. Quand j’eus terminé, je lui proposai de regarder dans le miroir. Elle m’avait répondu :

- Pas nécessaire, gamin. C’est dedans ? Alors je peux partir. 

Je connaissais donc ces moments-là. Mais cette fois, ce n’était pas la même chose. Chez cette dame, la fin arrivait au terme d’une vie. Chez cette jeune femme, elle venait beaucoup trop tôt.

Au fil des rendez-vous, le bras se remplissait. Ses gestes, eux, perdaient peu à peu de leur force. Je le voyais. Elle le savait. Et pourtant, rien, chez elle, ne cherchait à en tirer quoi que ce soit.

Je faisais de mon mieux pour que rien, dans mon attitude, ne lui renvoie ce qu’elle devait déjà trouver partout ailleurs. La jeune femme n’avait pas besoin d’un regard de plus chargé de compassion. Elle devait déjà en croiser partout. Pendant ces heures-là, elle devait pouvoir être autre chose que cela. Être juste occupée à son projet. Et moi, je devais simplement être à la hauteur de ce qu’elle attendait de moi.

Quand elle était là, je tenais ma place. Je faisais mon travail. Je gardais ma voix, mes gestes, mon regard dans ce qu’ils devaient être. Mais quand sa silhouette quittait le studio, je me retrouvais vidé. Il restait chez elle quelque chose de très jeune. C’était peut-être cela qui me touchait le plus. Pas seulement ce qui l’attendait. Le fait qu’elle le porte avec ce calme-là, à cet âge-là.

Un jour, alors que je préparais mon matériel pour son rendez-vous, sa mère a appelé.

La lumière de mon poste de travail s’est éteinte.

Je suis resté là un moment, sans rien faire.

Au studio, la mort avait aussi d’autres visages. Moins injustes peut-être. Mais pas moins chargés.

Chez d’autres, le tatouage ne venait pas défier la fin, ni même l’accompagner. Il arrivait après. Quand quelqu’un était déjà parti.

Ce n’était pas toujours pour garder le disparu plus près. Il ne s’agissait plus de retenir, mais de pouvoir relâcher un peu sans se sentir coupable. L’encre prenait sa part. Elle gardait. Elle portait. Assez, parfois, pour permettre à celui qui restait de continuer sans se croire infidèle.

J’ai souvent eu le sentiment que certains venaient chercher cela sans toujours savoir le dire. Le droit de penser un peu moins à celui qui manquait, sans avoir l’impression de le trahir. Puisqu’il serait là désormais, inscrit dans la peau.

La peau peut tenir ce que la vie, elle, ne tient plus.

Chapitre 9 (troisième partie): Makoto

Chapitre 9 (troisième partie): Makoto


À mon retour, je plongeai quelques jours dans la fin de mon installation.

J’écoutais Sigur Rós en boucle dans le studio qui prenait peu à peu l’apparence recherchée.
La musique est parfois la meilleure des complices. Elle m’offrait une bulle propice à l’introspection et à ces derniers réglages intérieurs qu’on affine avant de franchir un cap.

Ces derniers préparatifs avaient quelque chose d’aussi enivrant que les envolées du groupe islandais.

J’avais toujours au fond de moi ce même besoin de me relier au sens de ce que je faisais. Pas seulement au geste visible, à l’aiguille, à l’encre, au dessin posé sur la peau.
Mais à tout ce qui l’entoure. À tout ce qu’il suppose et impose en silence avant même qu’un client pousse la porte. 

Comme dans beaucoup de métiers, une grande part du travail échappe au regard. Il se rumine loin des yeux. 
Chez un petit indépendant, cette vérité finit par prendre toute la place. J’allais ouvrir mon studio, oui. Mais avant d’être tatoueur, il fallait être tout le reste.
 
Il fallait porter, monter, peindre, nettoyer, réparer, prévoir, commander, ranger, compter, réceptionner. Être à la fois déménageur, décorateur, parfois plombier ou électricien. 
Puis, quand enfin tout cela tenait debout, je devenais dessinateur, confident, infirmier, homme d’entretien, hygiéniste, informaticien, gestionnaire.
Et alors, alors seulement, tatoueur.

Ce constat, curieusement, ne m’accablait pas. Il me plaisait même. J’ai toujours aimé ces fonctions qui débordent, ces disciplines qu’on ne peut pas réduire uniquement à leur seule surface visible. Il y a là quelque chose qui touche à l’autonomie, à l’adaptation, peut-être même à une certaine forme de liberté.
Non pas la liberté absolue sans contraintes, mais celle, plus rugueuse, de celui qui doit apprendre à tenir tout son navire avec ses propres mains.
 
Je pourrais dire que cette vision était aussi une manière d’accepter le poids des obligations qu’un gouvernement avait commencé à tracer jusque dans les contours de mes gestes. Ce ne serait pas entièrement faux. Mais ce n’était pas l’essentiel.

L’essentiel était plus ancien que cela.

Depuis l’enfance, j’ai toujours été fasciné par les préparatifs. Par cette part discrète du travail que le public ne voit presque jamais et qui, pourtant, contient déjà la vérité entière du métier.
Un ébéniste occupé à préparer sa colle. Un cuisinier choisissant lui-même ses produits avec soin. Tous ces gestes en amont, précis, modestes et pourtant essentiels, m’ont toujours paru aussi parlants que l’œuvre finale. Ils disent le respect de la matière. Ils disent l’attention. Ils disent, déjà, la manière dont un homme se tient devant ce qu’il fait.

Cette vérité ne s’arrête pas aux préparatifs. Elle se prolonge jusque dans l’acte lui-même.

Le tatouage ne tient jamais dans le seul geste. Il oblige à passer d’un registre à l’autre, parfois plusieurs fois dans la même heure.

On peut être dans la matière, dans la technique, dans le très concret, puis basculer presque sans transition dans l’écoute, dans l’hésitation de celui qu’on a en face de soi, dans ce qu’il n’arrive pas encore à formuler clairement.

Il faut revenir à la main. Revenir à la précision. Puis repartir dans l’humain. Et tout cela sans perdre le fil.

Peu de métiers demandent autant à la fois.

C’est peut-être là que celui de tatoueur prend toute sa dimension.

Pour certains tatoueurs, le sommet se trouve dans cet instant où un autre être humain accorde assez de confiance pour faire de sa peau le lieu de leur œuvre. Je l’ai toujours compris. Il y a là quelque chose de rare. Quelque chose de puissant. Une vision assez forte pour quitter le papier, assez sûre d’elle-même pour vouloir demeurer sur un corps vivant. 
Je ne peux pas regarder cela avec distance ou avec ironie.
J’y vois une ambition réelle. Une exigence aussi.
Une peau n’est pas une toile posée contre un mur. Elle bouge, elle vieillit, elle respire, elle travaille, elle aime, elle traverse la vie avec celui qui l’habite. Vouloir y inscrire son langage demande autre chose qu’un simple goût du dessin.

Mais il y a une autre forme d’aboutissement. Plus discrète peut-être. Moins visible. Et c’est sans doute celle qui m’a le plus profondément attaché à ce métier.

Elle apparaît quand on parvient à comprendre vraiment ce que l’autre est venu vous confier. Pas seulement la demande qu’il formule. Pas seulement l’image qu’il croit vouloir.
Quelque chose de plus enfoui. Une émotion. Une pensée. Parfois une douleur ancienne. Parfois une mémoire qu’il porte sans savoir où la faire tenir. Et le travail commence là. Dans cette zone incertaine. Il faut écouter. Observer. Reprendre. Reformuler. Faire un pas vers lui sans lui voler ce qu’il est venu déposer.

Quand cela fonctionne, le tatouage change de nature.
Ce n’est plus seulement un dessin.
C’est une réponse.

Une réponse juste, si tout va bien. Pas forcément spectaculaire. Pas forcément pensée pour impressionner. Mais juste.
Quelque chose qui, tout à coup, cesse de flotter à l’intérieur d’un être et trouve enfin une forme capable de tenir. Quelque chose qu’il reconnaît. Pas parce que c’est beau seulement. Parce que c’est là. Parce que c’est enfin devenu visible sans avoir été trahi.

C’est un moment rare. Peut-être même l’un des plus humains que j’aie rencontrés dans le travail.

Parce qu’il ne suffit pas d’avoir la main. Il ne suffit pas d’avoir l’œil. Il ne suffit même pas d’avoir du goût. Il faut encore savoir ne pas écraser.
Savoir sentir jusqu’où aller.
Savoir adapter sa propre vision pour qu’elle n’efface pas celle de l’autre.
 
Et quand on y parvient, ce n’est pas seulement une image qu’on pose. C’est une pensée qu’on aide à prendre corps. Une émotion qu’on aide à cesser de tourner en rond dans l’invisible.

Je n’ai jamais cru que ces deux voies s’annulaient. Je crois même qu’elles se croisent souvent.

Et je comprends parfaitement qu’un tatoueur cherche d’abord à faire œuvre. À faire exister son langage, son style, sa manière de voir. Il y a dans cette démarche quelque chose de parfaitement légitime. Quelque chose de fort, de vivant. 

Mais je sais aussi ce qui m’a toujours remué le plus profondément.

Ce moment où l’on ne cherche pas seulement à faire beau.
Ce moment où l’on cherche à faire juste.
Et quand cela arrive, quelque chose se fixe.
Définitivement.

Pour porter cela sans tricher, il me semblait qu’il fallait au moins essayer de tenir deux choses ensemble.

La conscience de ce qu’on touche.
La sincérité dans la manière de le faire.

Pas une sincérité de façade. Pas une pose. Quelque chose de plus nu. De plus engageant aussi. Une manière d’avancer sans masque, et sans trop se mentir à soi-même sur ce qu’on fait aux autres quand on prétend inscrire quelque chose sur leur peau pour toujours.

C’est autour de cela que le lieu a fini par trouver son vrai nom.

Makoto.

La sincérité, en japonais.

Le Makotoshop pouvait ouvrir ses portes.

 

*****

Dans ma mémoire,
le bruit des amarres rompues.

Et ce bref vacillement
au moment de quitter le quai.

Puis le poids avait pris sa ligne.

Le navire
avait trouvé sa force.


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