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J’avais connu d’autres studios, et tous ne m’avaient pas laissé que de bons souvenirs.
De quoi savoir, au moins, ce que je ne voulais plus.
 
Mais à mesure que j’avançais dans cette installation, je sentais bien que le changement ne tenait pas seulement à mes choix.
 
Mon tour des studios bruxellois m’avait laissé une impression étrange. Comme lorsqu’on s’assoupit dans un train et qu’en rouvrant les yeux on découvre que le paysage a commencé à changer.
Rien de spectaculaire encore. Mais quelque chose s’était déplacé.

Dix ans plus tôt, au moment de l’ouverture du Tatsu Tattoo, mon premier studio, ce mouvement avait déjà commencé. J’avais senti que ceux qui poussaient la porte n’étaient plus tout à fait les mêmes que ceux qui fréquentaient les studios au temps de ma quête d'un premier tatouage.
De nouveaux clients, venus avec des attentes bien différentes. Le style tribal avait largement ouvert cette brèche.
On en voyait partout. 
Autour des biceps des hommes, au bas des reins des femmes, sur des corps qui, quelques années plus tôt, ne se seraient peut-être jamais laissés approcher par une aiguille. Le tatouage devenait une parure, une allure… une mode. 

Comme toutes les modes, celle-ci avait fini par passer. Mais sans le tribal, le tatouage ne serait peut-être jamais sorti de l’ombre. 

Au moment de mon installation avenue Charles Quint, le mouvement s’était encore accentué. Autre chose commençait à se voir dans les studios. On voyait plus de monde entrer. On y trouvait parfois plusieurs postes de travail, plusieurs machines en route, plusieurs tatoueurs occupés en même temps. Cela ne ressemblait déjà plus tout à fait à ces petits ateliers tenus par un ou deux tatoueurs, où tout avançait selon une seule cadence. 

Ces changements ne s’arrêtaient pas aux studios. Cette année-là, ils gagnaient aussi les bureaux, les formulaires et les guichets. 
Au moment de me déclarer comme indépendant, je découvrais que le métier que j’aimais pour sa liberté artisanale entrait à présent dans un cadre. Des fonctionnaires avaient fini par décider qu’il était temps d’y fixer des règles.

J’appris au passage que l’administration cesserait enfin de me ranger parmi les esthéticiennes. Je n’avais rien contre cette profession, mais ce n’était pas la mienne. Il y avait dans ce reclassement tardif quelque chose d’un peu comique, et pourtant j’en éprouvai un réel soulagement. À une époque où Internet savait déjà si bien tout classer, je préférais éviter de perdre patience à la cinquantième demande de soin du visage.

Cette nouvelle législation éveilla en moi un mélange de reconnaissance et d’appréhension.
J’y voyais la promesse d’un métier identifié pour ce qu’il était, avec la sécurité que cela devait, en principe, apporter à la profession. Mais je ne pouvais m’empêcher de me demander ce qui, dans cette reconnaissance soudaine, relevait vraiment de la protection et ce qui tenait davantage au besoin d’encadrer de plus près, de surveiller, et peut-être de reprendre la main sur ce qui avait jusque-là en partie échappé à l’administration.

Désormais, il ne s’agirait plus seulement de rendre des comptes au ministère des Finances, mais aussi à celui de la Santé. J’aurais presque préféré voir surgir le ministère de la Culture. L’idée ne m’aurait pas semblé absurde. 
Mais j’avais croisé trop de dégâts nés de tatouages réalisés dans des conditions d’hygiène plus que douteuses pour accueillir ces normes avec mépris. Elles avaient leur nécessité.

L’installation du studio suivait son cours. 
L’accueil, le poste de travail, la zone de stérilisation. J’allais enfin m’attaquer à la décoration, que je voulais chaleureuse et raffinée, lorsqu’arriva l’invitation à me conformer à l’une des nouvelles obligations : trois jours de formation à l’hygiène.

La première image qui me vint à l’esprit fut celle d’une salle de cours remplie de tatoueurs déjà installés depuis des années, contraints, pour obtenir leur certificat, de s’imposer ces trois journées. La scène était si improbable qu’elle me fit sourire aussitôt.

Je revoyais certains de ceux que j’avais croisés depuis mes treize ans, tous là, assis derrière une table, un bic à la main, contraints d’écouter avec application, eux qui avaient passé une bonne partie de leur vie à éviter ce genre d’exercice. Beaucoup avaient fui les bancs d’école dès qu’ils l’avaient pu. Et voilà que, par un détour dont l’administration seule avait le secret, les bancs finissaient par les rattraper.

L’image était drôle, bien sûr, mais elle avait aussi quelque chose d’un peu touchant. Je les imaginais renfrognés, patients malgré eux, pas tout à fait à leur place dans ce décor trop sage pour eux, comme une vieille confrérie de réfractaires rappelée, le temps de trois jours, à une discipline qu’elle n’avait jamais vraiment aimée.

La formation la plus proche était organisée à Wavre.

Quelques semaines plus tard, me voilà sur la route. Je me demandais à quoi j’allais être confronté lorsque je me surpris à prendre mentalement la place du formateur. J’avais l’habitude d’enseigner, et il faut croire que le plaisir de transmettre me reprenait déjà. Seul derrière mon volant, je me lançai dans un cours improvisé qui prit très vite des allures de grande tirade théâtrale. Le genre de ton qu’on ne se permet qu’en étant seul dans sa voiture.

« Chers élèves, savez-vous seulement ce qu’est un tatouage ? Ce n’est pas de l’encre qui dort sous la peau comme une matière inerte : c’est une trace déposée dans le derme, aussitôt saisie par le système immunitaire, que les macrophages recueillent, retiennent, puis reprennent, encore et encore, comme s’ils refusaient de l’abandonner tout à fait. Vous croyez inscrire un dessin ; en vérité, vous confiez au corps une blessure qu’il apprend à garder. Et c’est de cette vigilance silencieuse, de cette lutte discrète entre la matière et le vivant, que naît la durée du tatouage. »

À l’arrivée au centre de formation pour adultes, ma déclamation s’arrêta d’elle-même. Devant le bâtiment, quelques autres tatoueurs grillaient leur dernière cigarette du condamné avant d’entrer. 

Une fois tout le monde installé dans la classe, une petite pièce qui semblait servir à des cours aussi variés que le crochet ou l’aromathérapie, deux dames se présentèrent. Elles affichaient cette assurance prudente de ceux qui espèrent encore que la salle sera plus docile qu’elle n’en a l’air.

La première était médecin. La seconde infirmière.

À cette annonce, un doute léger me traversa. Le genre de petite réserve que l’on éprouve quand on comprend qu’un sujet va être abordé par son aspect le plus théorique. 
Je jetai un coup d’œil autour de moi. Personne ne broncha vraiment.
Personne, sauf un gaillard massif, large comme un réfrigérateur, dont l’un des sourcils venait de se lever avec une lenteur dubitative. À voir ce sourcil travailler tout seul, je me dis que nous venions probablement d’avoir la même pensée.

Vint ensuite le tour de table.

L’armoire à glace au sourcil levé était, avec moi, l’un des seuls à avoir déjà un peu de bouteille. Tous les autres débutaient. Je n’aurais pas imaginé voir autant de nouveaux venus. Le mouvement que j’avais commencé à sentir à Bruxelles prenait là une forme très concrète. Ce n’était plus seulement une impression. Le métier attirait désormais bien au-delà de son ancien cercle.

Le cours commença comme commencent tant de formations, par la lecture appliquée d’un dossier préparé en amont, avec le sérieux de ceux qui pensent qu’une fois la théorie couchée sur papier elle finira bien par devenir réalité. Nos deux formatrices s’y attelèrent avec bonne volonté.

La chose était parfois instructive, je dois le reconnaître. J’ai toujours eu du goût pour les mécanismes, les raisons profondes, les dessous cachés de ce que d’autres se contentent de faire. Mais l’ensemble produisait un effet curieux. On passait sans transition de considérations scientifiques si vastes qu’elles semblaient destinées à de futurs dermatologues à des recommandations si élémentaires qu’elles auraient pu figurer sur une pancarte au-dessus d’un lavabo.

Le lavage des mains occupait d’ailleurs une place royale. À ce stade, j’en étais presque à me demander si l’avenir sanitaire du tatouage belge ne reposait pas tout entier sur la manière d’ouvrir un robinet, de savonner chaque doigt méthodiquement et de refermer le tout sans compromettre l’avenir de l’humanité.

Le tatoueur à la large carrure, lui, supportait mal l’expérience. Il avait cette façon de s’agacer sans même tenter de le cacher, comme si la seule politesse qu’il s’imposait consistait à rester assis. De temps à autre, une remarque tombait. Souvent justifiée, c’est vrai, mais jamais très aimable. Et comme les occasions ne manquaient pas, le cours se trouva bientôt rythmé par ses interventions. Il me faisait penser à ces élèves qu’on disait perturbateurs alors qu’ils étaient parfois seulement les premiers à mourir d’ennui.

Le moment le plus mémorable arriva lorsqu’on aborda la question de l’emballage intégral des instruments afin d’éviter toute contamination croisée.

Sur le principe, rien à redire. Dans les faits, la chose rencontrait une petite difficulté. À l’époque, nos machines étaient encore ces vieilles machines à bobines, avec leurs ressorts, leurs élastiques et leurs vibrations. L’idée de les enfermer entièrement dans un petit sachet plastique avait quelque chose de théoriquement impeccable et de pratiquement fantaisiste. Ou, selon le colosse, quelque chose d’assez proche de l’absurde.

Il leva la main, déjà fatigué d’avance.

- Bon, Mesdames, expliquez-moi comment vous voulez qu’on emballe toute la machine dans du plastique et qu’elle fonctionne encore.
Et d’un geste, il dessina autour de sa main le volume absurde que cela finirait par prendre.

Il me fit sourire, même si je ne pouvais pas le suivre jusqu’au bout. Une image drôle ne suffit pas à annuler une nécessité d’hygiène. Les formatrices, elles, ne cédèrent pas d’un pouce. L’emballage intégral devait se faire. Point.

L’homme insista donc, avec cette obstination un peu rude de ceux qui veulent au moins vérifier que la règle repose sur une connaissance minimale de l’outil qu’elle prétend régir.

Alors l’une des deux formatrices, celle qui était précisément chargée de nous apprendre les bons gestes, hésita un instant avant de répondre :

- Euh… eh bien… écoutez… dites-moi, à quoi ressemble une machine à tatouer ?

Il y eut un bref silence.

Un court instant dans lequel la salle entière comprend, au même moment, qu’on vient de toucher le point sensible.

Je tournai légèrement la tête vers l’homme. Son sourcil, lui, avait fini par redescendre. Il n’y avait plus grand-chose à ajouter.

Le ministère de la Santé nous imposait une formation destinée à notre pratique, mais donnée par des personnes qui n’en connaissaient que les contours les plus lointains.

La volonté de bien faire était là.
La réalité du terrain, elle, était absente.

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Chapitre 11 (1ère partie): Les limites de la machine

Chapitre 11 (1ère partie): Les limites de la machine


Deux ou trois ans plus tard, j’ouvrais chaque matin avec ce mélange de bonheur et de fierté qu’apporte un studio qui vit. Les journées commençaient tôt. Elles finissaient rarement avant vingt-deux heures. Les temps morts se faisaient rares. Le soir, la fatigue pesait davantage qu’avant. Il aurait fallu lever le pied.

Je ne l’ai pas fait.

D’abord, il y avait le client assis devant moi. Quelqu’un qui acceptait de remettre sa peau entre mes mains. Je ne pouvais pas me contenter du strict nécessaire. Quand je sentais qu’il fallait prendre un peu plus de temps pour faire les choses comme il fallait, je le prenais.

Ensuite, parce que le tatouage faisait vibrer quelque chose en moi. Après presque quinze années de pratique, je guettais encore cette petite étincelle dans le regard du client quand il s’approchait du miroir à la fin de la séance.

Et puis il y avait l’argent. L’après-crise de 2008 se faisait sentir. Ça se voyait dans la manière qu’avaient les gens de compter, d’hésiter, de discuter le prix parfois. Lever le pied n’aurait pas seulement voulu dire quelques heures de moins. Pour beaucoup de petits indépendants, l’équilibre se gagnait semaine après semaine.

Tout cela me portait autant que cela m’abîmait.

Sur le comptoir, les dessins n’étaient plus tout à fait les mêmes. Les projets arrivaient plus précis. Plus fins. Moins massifs. On n’en était pas encore à la vague du fine line, mais quelque chose avait déjà commencé. Les portfolios du studio servaient de moins en moins. Les références arrivaient d’ailleurs : des images vues sur écran, des modèles déjà retouchés, tout un imaginaire nourri aussi par des émissions comme Miami Ink. Le trait devait être plus net. Les détails plus nombreux. Le niveau demandé montait.

J’aimais devoir aller chercher plus loin.

Mais le corps payait sa part. Ce qui m’usait, c’était le nombre d’heures de tension sur quelques millimètres de peau vivante. Une surface qui vibre. Un corps qui bouge. Une personne qui parle, qui se crispe, qui a mal parfois au moment exact où la main doit rester régulière. La fatigue venait de cette vigilance prolongée, de ce contrôle qu’il fallait maintenir sans relâche.

Mais je n’aurais pas voulu être ailleurs.

Je voyais entrer des clients de tous les âges, souvent chargés des mêmes inquiétudes : la douleur, le résultat, l’hygiène. Et puis les questions plus embarrassées, presque enfantines. Qu’est-ce qu’en dira ma mère ? À quoi ça ressemblera quand je serai vieux ? L’envie de se faire tatouer gagnait du terrain, mais la méfiance, elle, n’avait pas entièrement disparu.

La plupart du temps, quelques explications suffisaient. 
Les épaules redescendaient presque toujours.

Presque.

Ce matin-là, j’avais levé le volet avec cette envie intacte de commencer.

Mon premier rendez-vous attendait déjà devant la porte. Un homme un peu nerveux.

Son premier tatouage.

Toutes les lumières n’étaient pas encore allumées quand il lâcha :

- Si c’est mal fait, je vais te faire une réputation pourrie sur Facebook. 

Il avait dit ça avec un rire un peu forcé. Le genre de phrase qu’on habille en plaisanterie pour ne pas devoir l’assumer entièrement. J’en avais déjà croisé, des clients qui cherchaient à se rassurer en laissant flotter une petite menace dans l’air. Comme si cela pouvait m’obliger à mieux faire. Sur moi, cela n’avait jamais produit autre chose qu’un regard un peu amusé, assez pour désamorcer la manœuvre.

Ces tentatives étaient rares, comme elles l’avaient toujours été. Ce qui changeait, c’était la nature de la menace. Pas à cause de lui. À cause du mot.

Facebook.

J’ai ressenti ce jour-là qu’une autre forme de pression entrait dans le métier. Quelque chose de plus rapide. De plus sale aussi. Plus besoin de hausser le ton ni de jouer au dur dans le face-à-face. Il suffisait désormais de menacer de salir votre nom en ligne. On était peut-être en train de passer de la menace du coup de boule à celle du bad buzz.

Je continuais à travailler de la même manière, comme je l’avais toujours fait. Mais les journées se tendaient. Elles exigeaient plus. 

Et moi, comme souvent, je répondais en donnant davantage.

À la fin de la séance, il s’était détendu. La phrase du matin n’existait déjà plus. Il regarda longtemps son tatouage, releva les yeux vers moi, me remercia, puis revint encore une fois au miroir avant de partir satisfait.

Le client de l’après-midi, lui, n’avait aucune crainte. Il connaissait mon travail et se faisait toujours une joie de passer sous mes aiguilles. Pour lui, ce moment comptait autant pour le tatouage que pour la possibilité d’être seul face à quelqu’un qui l’écoutait.

Chacune de ses visites prenait la forme d’un long monologue. Des heures à parler presque sans arrêt. Il lui arrivait même de continuer en allant au petit coin. Je tentais parfois de glisser un mot, un commentaire, mais je crois qu’il n’en avait pas vraiment besoin. Alors je lui servais surtout d’écho.

À écouter ainsi toutes ces vies, j’ai eu la chance d’apprendre sur les autres autant que sur moi-même. Mais cela n’en allégeait pas pour autant la charge mentale.

Au moment de fermer ce soir-là, quelque chose n’était pas comme d’habitude. Pas seulement la fatigue. Un vide plus profond. Comme si l’intérieur s’était creusé d’un coup.

Je me mis en route à pied, comme chaque jour, avec une seule idée en tête : me poser. L’appartement que je louais n’était qu’à une vingtaine de minutes du studio. J’y arrivai, mangeai léger, puis m’installai un moment sur la terrasse pour profiter encore un peu de la douceur de ce mois de juin.

Une petite heure plus tard, je me sentis mal.

Je m’allongeai au sol.

Mon thorax se soulevait par saccades. Sueur froide. Respiration lourde. Vertige. Mon cœur occupait tout. Il n’y avait plus que ça. Plus de soirée. Plus de terrasse. Rien que ce corps devenu brutalement impossible à ignorer.

Mes jambes me portaient mal, mais je ne voulais pas rester là à subir. Je décidai de me rendre à l’hôpital le plus proche.

Une fois la réception passée, il ne me resta plus qu’à espérer d’être pris en charge rapidement. Pour les médecins, la nuit suivait son cours. Après tout, ce qui est pour vous une inquiétude vitale n’est pour eux qu’une habitude banale.

La salle d’attente avait cette ambiance particulière des lieux qui ne dorment jamais. La lumière n’était pas la seule à être artificielle. Le temps aussi.

Je regardais les visages tendus des autres patients. Leur immobilité usait leurs craintes sur des sièges qui en avaient vu passer des centaines. Puis, par moments, des brancards traversaient la salle en trombe. Ils coupaient net ce temps figé, comme un train qu’on voit surgir et disparaître à toute vitesse depuis un passage à niveau.

Toute mon attention s’était resserrée sur ma respiration. Peut-être pour apaiser la tempête. Peut-être pour négocier encore un peu avec ce corps qui menaçait de m’échapper.

La blouse blanche qui m’ausculta semblait épuisée, et cela se comprenait : service après service, c’était toujours un peu de l’écume du monde qui venait s’échouer là.
Je faisais partie de la vague du samedi soir.
Après quelques examens, ce furent deux blouses blanches qui entrèrent dans le box. Je ne sais pas si la vue de ce renfort me rassura ou m’inquiéta davantage.

- Là, votre cœur s’est emballé sur un trouble du rythme. Il faut que ça se calme, parce que s’il continue comme ça, ça devient problématique ; et si ça dure, ça peut provoquer un AVC. 

C’est étrange comme certains mots peuvent soudainement éclipser d’une phrase tous les autres.
 
 AVC… !?

- On va regarder votre cœur de plus près avec une sonde passée par la bouche. Il faut vérifier qu’il n’y a pas de caillot 

Caillot… !?

À partir de là, tout changea.
Je commençai, en silence, à marchander avec la suite. Je me fis intérieurement des promesses que je n’aurais jamais formulées la veille.

Puis il y eut l’examen.
Je garde le souvenir très précis de cette sonde passée par la gorge, sans anesthésie, et de cette pensée absurde que ce serait peut-être le manque d’air qui m’achèverait, pas mon cœur. Mon nez avait subi, quelques années plus tôt, suffisamment de coups pour obstruer durablement cet accès-là à l’oxygène. 

Peut-être que l’adrénaline y fut pour quelque chose. Peut-être pas. Toujours est-il que le rythme finit par se calmer.

Pas de caillot. 
Rien qui justifie de me garder.
Il ne fallut pas me le dire deux fois…

Quand je rentrai enfin chez moi, il ne me restait que la fatigue froide qui suit les nuits où le corps vous a rappelé qu’il peut, à tout moment, reprendre la main.

Chapitre 10 (dernière partie) Confluence

Chapitre 10 (dernière partie) Confluence


Les mois qui ont suivi, les pages de l’agenda ont continué de se noircir, et avec elles passaient des vies que rien ne rapprochait.

Un jour, ce fut une femme d’une quarantaine d’années, peut-être un peu plus.

Elle s’assit, posa son sac sur le comptoir, inspira un grand coup et dit :

- Je voudrais me faire tatouer le surnom de mon mari. 

Je hochai la tête. Rien de rare jusque-là. Je lui demandai simplement :

- Quel est son surnom ? 

Elle baissa les yeux un instant, puis répondit :

- Bouboule. 

Je restai immobile.

- Pardon ? 

- Bouboule, répéta-t-elle avec un sérieux parfait. Mais pas parce qu’il est gros. Enfin, il l’a été un peu, mais ce n’est pas vraiment pour ça. C’est venu comme ça. 

Je lui demandai si elle voulait vraiment garder cela sur elle toute sa vie.

- Écoutez, cela fait dix-sept ans que je l’appelle comme ça. Mes enfants aussi, parfois. Le chien a presque compris que c’était son nom. À ce stade, ce serait hypocrite de faire semblant de vivre avec un Patrick. 

Je lui demandai où elle voulait le faire. Elle remonta la manche et me montra l’intérieur du bras.

- Là. 

- C’est visible. 

-  Oui. 

- Et si un jour vous divorcez ? 

Elle me regarda avec cette patience lasse que certaines femmes en couple depuis longtemps réservent aux objections inutiles.

- Si un jour on divorce, ce ne sera pas à cause du tatouage. Et puis honnêtement, après dix-sept ans de mariage, s'il se barre, ce n’est pas ça que je vais rayer …c’est sa bagnole, dit-elle en riant.

Je lui demandai si son mari était au courant.

- Non. C’est pour notre anniversaire. 

Puis, après un silence, elle sourit et ajouta :

- Il faut que je vous dise quelque chose. Ce n’est pas seulement pour rire. Il a eu un infarctus il y a deux ans. Bon, il s’en est sorti, mais... Elle leva les yeux au ciel avant de poursuivre : Il est juste devenu gris en disant qu’il ne se sentait pas très bien. Pendant des semaines après ça, je me suis surprise à le regarder dormir pour vérifier qu’il respirait encore. Et puis la vie a repris. Le travail, les courses, les enfants, les engueulades à la con. On oublie un peu. Heureusement en fait. Mais j’ai besoin de faire quelque chose de simple. Pas son prénom. Pas une date. Un truc plus vrai, vous voyez ce que je veux dire !

Elle regarda de nouveau son bras.

- Parce que même quand c’est compliqué, c’est ce mot-là qui reste. 

Je dessinai plusieurs versions. Une élégante. Elle dit non. Une discrète. Elle dit non. Une un peu plus travaillée. Elle fit la moue.

Puis j’écrivis simplement Bouboule, en petits caractères sobres, sans effet.

Elle posa un doigt dessus.

- Voilà. C’est lui. 

Je ne demandai pas en quoi cette écriture, plus qu’une autre, ressemblait à cet homme. Elle l’avait reconnue. Cela suffisait.

Le jour du tatouage, elle arriva avec dix minutes d’avance. Son mari devait venir la chercher après. Elle tenait à ce que la révélation se fasse au studio, parce qu’elle voulait, selon ses termes, un témoin neutre en cas de réaction imbécile.

La séance fut brève. Elle supporta cela très bien, sauf au moment du dernier passage où elle me dit :

- Vous vous rendez compte que si je meurs renversée par un bus demain, les médecins légistes vont croire que j’avais des goûts épouvantables. 

Je lui répondis qu’ils en auraient probablement vu d’autres.

Une demi-heure plus tard, le mari entra.

Un homme large d’épaules, au visage doux, avec l’air de quelqu’un qui avait depuis longtemps renoncé à comprendre la moitié de sa vie conjugale, sans pour autant avoir renoncé au reste.

Elle lui dit :

- J’ai un cadeau. 

Il crut d’abord à une blague. Elle remonta sa manche.

Il lut.

Il resta silencieux quelques secondes, puis rougit jusqu’aux oreilles.

- Mais t’es complètement folle, dit-il enfin. 

- Tu n’aimes pas ? demanda-t-elle. 

Il secoua la tête, encore sous le choc.

- Si, j’aime bien. Mais enfin… Bouboule… devant le monsieur… 

Le monsieur, en l’occurrence, c’était moi, désormais témoin involontaire du folklore conjugal.

Elle se tourna vers lui, triomphante :

- Tu vois ? Moi, au moins, j’assume. 

Il contempla encore le mot sur son bras, puis releva les yeux vers moi.

- Je peux prendre rendez-vous aussi ? 

J’eus un instant l’image d’une réciprocité touchante.

- Vous voudriez quoi ? 

- Casse-couilles. 

Elle lui envoya sur l’épaule une claque d’une précision qu’on ne voit que chez les vieux couples.

Je levai les yeux au ciel, amusé.

Eux riaient déjà. Pas d’un rire de façade. Un rire qui avait survécu au reste.

Ils repartirent ensemble.

Lui, un peu honteux d’avoir été exposé sous son pire surnom.
Elle, ravie d’avoir mené son coup jusqu’au bout.

 




*****

 

 

 


La porte ne donnait plus
 sur la même pièce.

Pourtant, tout entrait.

Le sel.
 Le sang.

Je traçais des lignes
 dans un monde
 sans contours.

Des terres étrangères.

Un même charbon.

Chapitre 10 (deuxième partie): Confluence

Chapitre 10 (deuxième partie): Confluence


Quelques mois plus tard, dans un taxi qui me conduisait de l’aéroport de Wrocław à Wałbrzych, une petite ville minière polonaise, je repensais à toutes les jeunesses fauchées que j’avais croisées. Parmi elles, bien sûr, cette jeune femme, mais aussi le jeune Espagnol poignardé à quelques mètres du studio, et d’autres encore, happés trop tôt. 

La voiture s’enfonçait peu à peu dans une ville qui semblait appartenir à une époque qui n’avait pas fini de mourir. Derrière la vitre dont j’avais chassé la buée, un paysage lézardé donnait plus de poids à mes pensées. J’observais ces usines abandonnées que la neige ne parvenait pas à camoufler, ces petites maisons bâties pour loger, pas pour y vivre, dont beaucoup paraissaient désertées depuis longtemps. Quelques rares passants marchaient au rythme de leurs articulations fatiguées.

Wałbrzych me donnait l’impression de lire un Germinal à l’accent slave. Dans ce décor, mes souvenirs revenaient autrement, plus lourdement. À force d’avoir vu certaines vies s’interrompre trop tôt, je ne supportais plus l’idée de remettre les choses à plus tard. Je voulais aller plus loin. Aller au bout des choses.

À cette époque, le tatouage connaissait sa grande éclosion. Les styles se multipliaient. Les influences se croisaient. Je voulais élargir mon répertoire, pour ne pas répondre à toutes les demandes avec la même manière de tatouer. 

Le lieu le plus évident pour commencer était aussi le plus chaotique : les conventions. Ces grandes messes où se retrouvaient, dans un même vacarme, des artistes venus de partout, exerçant le même métier sous des formes parfois si éloignées qu’on aurait pu se croire dans une salle de concert où se joueraient en même temps du métal, du rap, de l’opéra et de l’électro. On y croisait des virtuoses, des imposteurs, des pionniers, des suiveurs, des obsessionnels du détail, des bouchers inspirés, des génies discrets et des vedettes autoproclamées.

Milan, Londres, Bordeaux, San Francisco, Barcelone… C’est là, dans le brouhaha des machines, des regards, des peaux tendues et des accents venus de partout, que j’ai rencontré des artistes assez passionnés pour me parler librement de ce qu’ils avaient, dans certains registres, poussé plus loin que moi.

Parmi eux, un Polonais installé à Wałbrzych.

Je sentais que je ne pourrais pas progresser davantage en restant dans le seul circuit des conventions. Il me fallait voir ces tatoueurs chez eux, dans leurs conditions réelles de travail.

J’avais choisi de montrer mon intérêt en me déplaçant jusqu’aux studios de ces artistes et non en échangeant quelques phrases entre deux stands. 

Le voyage avait demandé un peu de témérité. Non pas que la Pologne fût le bout du monde. Mais certains clichés semblaient décidés à défendre leur réputation. J’avais senti mon calme se fissurer légèrement en voyant le pilote glisser dans sa poche une petite flasque qu’il venait de vider, avant de rejoindre le cockpit. La neige tombait depuis des heures sur le tarmac. Cela n’avait pas aidé à me rassurer. 

Une fois dans le taxi, à quelques minutes de l’arrivée, je commençais seulement à me dire que la partie la plus risquée du voyage était peut-être derrière moi.

L’adresse du studio mentionnait un centre commercial. Sur place, je trouvai plutôt un petit supermarché et une ou deux boutiques. Je dus chercher un moment avant de découvrir le studio, installé au premier étage de l’immeuble.

Sur la porte d’entrée, une petite affiche annonçait d’emblée la couleur : un tribal barré d’une grosse croix rouge. Ici, on ne faisait ni tribal ni fantaisie décorative. Le maître des lieux travaillait exclusivement dans un réalisme volontiers gore.

L’accueil qui me fut réservé contrastait avec le froid extérieur. Je me fis la remarque que la chaleur humaine naît souvent moins du confort que des vies dures. Au vu de ce que j’avais déjà aperçu de la région, cela venait sans doute de là.
L’homme et sa compagne semblaient sensibles à la démarche. Eux qui avaient dû partir chercher, dans les conventions internationales, une reconnaissance de son talent, voyaient sans doute dans ma visite quelque chose de plus qu’un simple passage. On venait désormais jusqu’à eux.

Elle me donna l’impression d’être une de ces femmes qui restent dans l’ombre, alors qu’elles ont pourtant porté une part essentielle de l’ascension des hommes qu’elles éclairent. Mon anglais approximatif et mon ignorance totale du polonais ne me permettaient pas de vérifier ce sentiment, né dès la convention où je les avais abordés. Mais bien des choses, dans son attitude, me faisaient penser qu’elle avait tenu une place décisive dans le parcours de son mari.
Il y avait entre eux, malgré tout ce que je ne comprenais pas de leurs échanges, la complicité de ceux qui ont grandi ensemble et se sont extraits d’un milieu modeste sans renier leurs racines.

J’avais prévu de me faire tatouer tout le ventre. Quand je me déplaçais jusqu’au studio de quelqu’un, je ne voulais pas en rester à quelques questions. Me faire tatouer faisait partie de la démarche. J’y voyais une forme d’offrande sur l’autel de la confiance, une manière de rendre hommage à l’artiste et de montrer que je n’étais pas venu jusque-là en simple curieux. Ce n’était pas la première fois que je procédais ainsi. Je l’avais déjà fait avec un tatoueur barcelonais spécialisé dans le dotwork, comme avec un Français au registre plus cartoon.

La fatigue du voyage et la main ferme de l’artiste m’inquiétaient un peu. Me lancer dans une telle séance, après une journée commencée aux petites heures, n’avait peut-être pas été l’idée du siècle.

Installé sur la table d’opération, le dessin courant de mes hanches à mon sternum, j’entendis la machine à bobines se mettre en marche. Son bourdonnement épais remplit la petite pièce. J’avais calé mon coussin avec soin pour ne rien perdre de l’exécution. J’étais venu pour apprendre, observer, comprendre.

L’aiguille toucha ma peau au niveau du bassin.

Mon corps se raidit d’un bloc. Ma tête partit en arrière dans le coussin. Je ne vis plus que le plafond. Mon grand projet d’analyse technique venait de mourir presque à sa naissance.

Pendant quatre bonnes heures, l’homme travailla avec application, ponctuant son geste d’échanges animés avec sa compagne. Moi, je tremblais comme une vieille automobile à chaque passage d’aiguille. Je n’étais plus là pour étudier quoi que ce soit. Je ne pensais ni à sa technique, ni au réglage de sa machine. Je ne pensais plus qu’au temps qu’il restait avant la fin.

Une fois la séance terminée, il ne restait de moi qu’une flaque de sueur et une pâleur inquiétante. Non qu’il eût été brutal, mais j’avais manifestement mal évalué ce que représentait une telle épreuve après une journée pareille. J’étais si épuisé que le couple insista pour que j’aille me reposer dans l’hôtel voisin.

Le lendemain, remis de mes émotions et le ventre encore tout endolori, je me présentai de nouveau à l’atelier. La veille, j’avais surtout servi de surface d’étude à ma propre résistance. 
Nous parlâmes longuement de l’évolution du métier, de ses déplacements, de ses écarts d’un pays à l’autre, et surtout de ces questions techniques qui, pour un tatoueur, comptent souvent plus que les grands discours. 

Ce qui m’intriguait le plus, c’était sa façon d’approcher la peau. Il ne l’abordait pas de front. Cela tenait un peu de l’aérographe : l’image montait du bout des aiguilles. Il travaillait comme si le trait pouvait disparaître sans que l’image perde sa force. Tout tenait dans l’affrontement du noir et de la lumière, avec par moments quelque chose du Caravage dans la façon dont les formes sortaient de l’ombre. 

Beaucoup d’artisans, quel que soit leur métier, finissent par fabriquer l’outil qu’ils ont mis des années à chercher. À l’époque, les machines à bobines tenaient encore le haut du pavé. Elles vibraient comme de vieilles sonnettes et avaient ce charme un peu ingrat des outils simples, nerveux, jamais tout à fait stables. Le moindre réglage changeait leur humeur. Un ressort à peine plus court ou un peu plus souple, et la machine ne travaillait déjà plus pareil. Une vis de contact reprise d’un quart de rien, et c’était encore autre chose. Les plus habités passaient des heures à poursuivre ce point d’équilibre. Certains allaient jusqu’à construire eux-mêmes leurs machines.

Cela me ramenait à l’époque de Tatsu Tattoo. Le temps où je soudais encore mes aiguilles moi-même, dans le salon, en y laissant cette odeur d’acide de soudure qui finissait par gagner toute la pièce.

Mon hôte était de ceux-là. Il me montra les machines qu’il mettait encore au point, à mi-chemin entre l’outil de travail et le prototype. Il cherchait la configuration la plus juste pour sa main, avec l’idée de commercialiser plus tard ses créations. Je lui en achetai une. Pas par naïveté, ni dans l’espoir de trouver dans l’objet un raccourci vers sa technique. Plutôt pour emporter avec moi quelque chose de ce partage.

Après quelques heures passées ensemble, je les quittai plein de reconnaissance, avec une matière précieuse à reprendre, à digérer et à faire fructifier dans mon propre travail.

Je repris la route avec le ventre en feu et l’espoir de ne pas tomber sur le même pilote au retour.


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