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Pourtant, le studio continuait.

Les clients entraient. L’agenda se remplissait. Les machines reprenaient leur bourdonnement familier. Il y avait des peaux à graver, des moments à partager. À l’intérieur de tout cela, je retrouvais un terrain qui ne se dérobait pas sous mes pieds.

Quand je tatouais, au moins, je savais ce que je faisais. Le geste m’appartenait. Je connaissais son poids. Je connaissais aussi ce qu’il me rendait. Il y avait là, au moins, un refuge.

L’argent resterait fragile. Je le savais. Il faudrait faire avec cette charge nouvelle, accepter que l’horizon se soit refermé du côté de l’immobilier, peut-être pour longtemps. Peut-être pour toujours.

Cette idée me blessait, mais elle commençait malgré tout à trouver une place en moi. Je n’aurais pas la sécurité en plus de la liberté de vivre de ce qui me passionnait. Je savais aussi que beaucoup obtenaient cette sécurité au prix d’une vie professionnelle qui ne les habitait pas vraiment.

La mienne restait fragile, mais elle m’appartenait.

Il me restait le métier.

Je ne me racontais pas que cela compensait tout. Ce serait faux. Mais je savais aussi ce qu’il y avait là de rare. Malgré les comptes, malgré l’horizon qui venait de se refermer, je continuais à me lever pour une vie qui me donnait envie d’y retourner le lendemain.

L’essentiel ne m’avait pas été pris.

 

C’est à peu près à cette période que les douleurs commencèrent.

Elles venaient de ma bouche. D’abord par épisodes, assez dispersées pour que je tente de ne pas trop m’en inquiéter.

Quelques mois plus tôt, mon dentiste habituel m’avait suggéré la pose de couronnes sur l’ensemble de ma dentition. Comme il ne réalisait pas lui-même ce type de travail, je m’étais tourné vers un praticien présenté comme spécialiste.

Je lui avais confié ma bouche avec cette confiance ordinaire que l’on accorde à quelqu’un dont c’est la compétence. On s’allonge. On ouvre la bouche. On ne comprend pas grand-chose à ce qui se dit au-dessus de soi. On suppose que celui qui tient les instruments sait où il va.

Puis les douleurs changèrent de nature.

Il ne s’agissait plus d’une sensibilité gênante. C’étaient de vraies rages de dents quotidiennes, mais à plusieurs endroits à la fois. Des élancements qui remontaient jusque dans la tempe. Des migraines épaisses. Des douleurs dans la nuque, comme si toute la tête s’était mise à compenser un désordre que je ne parvenais pas à localiser.

Je continuais à travailler.

Il fallait bien. Un studio ne s’arrête pas parce que son patron a mal. On apprend vite à sourire la mâchoire serrée, à parler entre deux pics de douleur, à poser une main stable quand le reste du corps cherche seulement une position où souffrir un peu moins.

Je me persuadais que cela finirait par se calmer, ou qu’un ajustement suffirait. Je ne comprenais pas encore que ce qui se défaisait dans ma bouche n’était pas un incident de parcours. C’était l’aboutissement d’un travail mal engagé dès le départ.

Le praticien qui s’en chargea m’avait convaincu qu’il fallait dévitaliser toutes les dents concernées avant de poser les couronnes. Je n’avais pas les connaissances pour contester.


— J’ai travaillé en France et aux États-Unis… Il n’y a qu’en Belgique qu’on ne dévitalise pas avant de placer des couronnes, me dit-il lorsque je l’interrogeai sur ce point.

Il effectua l’ensemble des dévitalisations en deux séances.

Toutes.

En deux séances.

Sur le moment, je pris cette vitesse pour de l’assurance. Je n’avais pas encore les repères pour comprendre qu’à ce rythme-là, il ne pouvait pas s’agir d’un travail correctement mené.

La suite ne fit que confirmer ce que cette précipitation annonçait déjà : elles avaient toutes été mal dévitalisées.

Et surtout, elles n’auraient pas dû l’être.

Il avait ensuite taillé mes dents de manière telle qu’il n’en restait presque plus rien. De petits moignons fragiles, perdus sous des couronnes censées les protéger, mais qui dépendaient désormais entièrement de la qualité de son travail. Les faits allaient peu à peu le montrer : son travail avait été une suite de fautes.

Des instruments s’étaient cassés dans ma mâchoire. Des racines avaient été fissurées. Les empreintes avaient été mal prises, si bien que certaines couronnes ne correspondaient pas réellement à ma bouche. Elles ne correspondaient ni à la manière dont ma bouche se fermait ni aux points d’appui qu’elles auraient dû respecter.

Quelque chose forçait. Et chaque jour passé avec cet assemblage imparfait accentuait les dégâts.

Au début, les couronnes se fendaient.

Puis elles cassaient.

Et parfois, en se brisant, elles emportaient avec elles ce qui restait de la dent dessous.

Je n’ai pas perdu ma dentition d’un seul coup. Ce fut plus lent, donc plus cruel. Une dégradation par épisodes. Une urgence, puis une réparation provisoire. Une autre casse. Un nouveau trou. Une ligne de fracture qu’on découvre un matin avec la langue.

Une dent qu’on évite de montrer. Puis deux. Puis davantage.

Il ne s’agissait plus seulement d’avoir mal.

Mon visage changeait.

Je cessai peu à peu de sourire franchement. Je parlai davantage lèvres serrées. Je ris moins ouvertement, ou en tournant un peu la tête, puis plus du tout. Devant les clients, cette gêne devenait une présence constante. Je les recevais, je les écoutais, je leur expliquais les motifs, les placements, les contraintes d’un tatouage.

Mais une partie de moi restait occupée ailleurs, à surveiller ma bouche. À me demander ce qu’ils voyaient. À imaginer ce qu’ils pouvaient croire.

Un homme de mon âge avec une grande partie des dents manquantes. Dans un studio de tatouage. Les interprétations venaient toutes seules. Certains devaient me prendre pour un bagarreur qui avait trop encaissé. D’autres, pour un toxicomane. D’autres encore, peut-être, pour quelqu’un qui ne prenait pas soin de lui.

Ce n’était pas seulement injuste. C’était humiliant dans une activité où l’on accueille les gens de très près, où la confiance passe aussi par le visage qu’on leur présente.

Le studio, jusque-là, avait survécu à l’échec du projet numérique et à l’étau financier. Il continuait de tourner, porté par sa réputation, par les clients qui revenaient et par ceux qu’ils m’envoyaient. Mais je n’y entrais plus tout à fait intact.

Chaque matin, j’y apportais la douleur, et cette bouche que je cherchais désormais à dissimuler. Cela passait dans l’accueil, dans ma façon de parler, dans les premières minutes d’un rendez-vous, dans une énergie qui n’était plus tout à fait la même.

Je pouvais encaisser un désastre financier. Je pouvais travailler davantage, vivre avec moins de marge, renoncer à un appartement et prétendre que le reste suffirait. Mais, perdre peu à peu l’aisance de se montrer, de sourire, de parler librement à ceux qui franchissaient ma porte, c’était autre chose.

Cela touchait un endroit plus profond. Plus honteux aussi, parce qu’il fallait continuer à faire comme si rien ne se voyait.

Dans le même temps, je commençais à comprendre l’ampleur de ce qui m’avait été infligé. Le problème n’était pas que les soins avaient échoué. Des soins peuvent échouer. Le problème était qu’ils avaient été menés avec une légèreté dont je porterais, moi, les conséquences pendant ma vie entière.

Là encore, quelqu’un avait accompli des gestes, encaissé son dû, puis laissé derrière lui une ruine dont il n’aurait pas à vivre l’intérieur.

Le comptable m’avait enfermé dans une impasse financière.

Les informaticiens m’avaient livré un système qui existait sans pouvoir servir.

Le dentiste, lui, avait laissé dans ma bouche les preuves de ce qui arrive quand la compétence affichée n’est plus tenue par la responsabilité.

Je ne formulais pas encore tout cela de cette manière. Sur le moment, je faisais surtout ce que je savais faire : résister. Ouvrir le studio. Tatouer. Répondre normalement. Rentrer avec la mâchoire en feu. Recommencer le lendemain.

J’avais voulu construire une sécurité. J’avais récolté des dettes.

J’avais voulu ouvrir le studio au monde. J’avais payé un système incapable de fonctionner.

J’avais confié ma dentition à un spécialiste. Je le payais de ma douleur, de mon visage, et d’une part de mon intégrité physique.

Ce ne sont pas toujours les catastrophes spectaculaires qui changent une vie. Parfois, ce sont des professionnels très calmes, des bureaux bien rangés, des phrases prononcées sur un ton sûr, et les conséquences déposées ensuite dans le corps ou dans l’existence d’un autre.

Les ruines qu’ils laissent n’ont pas leur nom dessus.

Elles étaient devenues les miennes.





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Chapitre 14 (première partie): De la fumée dans les freins

Chapitre 14 (première partie): De la fumée dans les freins


Un cornichon. Tout petit, tout simple. Presque perdu au centre d’un mollet blanc comme du yaourt.

Quinze ans plus tôt, à l’ouverture du studio, j’aurais sans doute dépensé beaucoup d’énergie pour faire entendre raison à ce client.

J’aurais parlé du temps qui passe, du dessin qui reste, du danger de choisir n’importe quoi simplement parce que cela faisait rire sur le moment.

Mais le monde du tatouage avait évolué. Et moi aussi.

Je ne voyais plus forcément une erreur dans ces dessins décalés, choisis parfois un peu vite.

À force, j’avais fini par admettre que ne pas chercher de grande symbolique pouvait parfois en être une. Une manière de ne pas tout alourdir. De laisser aussi une place à la légèreté.

Et puis un cornichon, c’est rigolo. Et surtout facile à faire.

Mon client était plongé dans son GSM. Mes tentatives de conversation étaient tombées à plat assez vite, avec quelques sourires polis pour sauver les apparences.

Je travaillais donc en silence, assez disponible pour entendre ce qui se passait à l’accueil.

C’est la voix de Sandra qui attira mon attention.

Face à elle, il y avait une jeune femme au visage fermé, et sa mère, un peu en retrait, comme si elle s’excusait d’être là.

Sa fille lui imposa de se taire presque aussitôt. Connaissant Sandra, je me doutais que cette attitude passerait difficilement.

Lorsque je compris ce qu’elle demandait, je sus aussitôt que Sandra refuserait.

Je me souvenais encore de l’époque où le simple fait de se faire tatouer suffisait, pour ceux qui cherchaient cette place-là, à passer du côté des rebelles.

Avant les années 2000, entrer dans un studio n’était pas encore un geste tout à fait neutre.

Puis, peu à peu, le tatouage avait gagné du terrain. Il ne suffisait plus d’en avoir un. Il fallait qu’il se voie. Puis qu’il se voie davantage.

Les avant-bras. Plus tard, le cou. Vinrent ensuite les mains.

Il restait le visage.

La jeune femme voulait, pour son premier tatouage, se faire inscrire la date de naissance de son père au-dessus de l’arcade. Presque sur le front.

Pendant que je terminais mon cornichon, je me faisais la réflexion qu’après ça, je ne voyais plus très bien quelle étape pouvait encore suivre.

À l’accueil, Sandra tentait de la ralentir. La mère, elle, semblait soulagée que quelqu’un d’autre ose enfin dire non.


— De toute façon, si vous ne le faites pas, je le ferai ailleurs ! lança la jeune femme, énervée.


— Écoute, pas de souci. Mais ce ne sera pas chez nous. Et vraiment… s’il te plaît, prends le temps de réfléchir à la raison pour laquelle tu veux le faire à cet endroit-là. 

À aucun moment nous n’avions eu besoin de nous concerter.

Nous n’avions pas non plus posé de bases au préalable. Le cadre et l’esprit du studio s’étaient imposés spontanément de la même façon à nous deux.

 

Il y eut ainsi quelques années où le studio sembla avancer de lui-même.

Avec cette sensation rare que le travail, au lieu de nous prendre, nous animait. Le téléphone sonnait. L’agenda se remplissait. Les clients revenaient, recommandaient, arrivaient parfois avec un frère, une collègue, une voisine, quelqu’un qui avait vu leur tatouage guéri et demandé où ils l’avaient fait.

On travaillait beaucoup. On riait souvent.

Il arrivait aussi qu’une histoire nous serre un peu la gorge. Le studio ne faisait pas que fonctionner. Il était devenu pleinement lui-même, fait de mouvement, de voix et de vie.

Nous décidâmes alors de partir en convention.

Pour moi, c’était une manière de reprendre la température du métier.

Pour Sandra, c’était autre chose : découvrir ce que le tatouage était devenu en dehors de chez nous. Je voulais qu’elle le voie par elle-même, sans passer par mon regard.

Je savais que ces événements avaient pris de l’ampleur.

J’aurais pu choisir l’une de ces conventions internationales surdimensionnées, montées parfois par des sociétés dont l’objectif consiste surtout à remplir des halls, qu’il s’agisse de tatouage, de tuning, de marché médiéval ou de salon de l’érotisme.

Parfois un peu tout ça en même temps. Pourvu que les entrées suivent.

Je ne voulais pas de cela.

Nous choisîmes une convention française, organisée par des tatoueurs.

Assez importante pour faire venir des artistes de tous horizons, mais pas au point que le métier disparaisse derrière l’événement.

Avant même d’entrer, dans la file d’attente, je sentis que le décor avait changé. Le public n’avait plus tout à fait le même visage.

Il y avait davantage de jeunes, parfois très jeunes. Pour eux, le tatouage n’était déjà plus un monde à franchir. C’était un paysage familier.

Ceux-là n’avaient sans doute pas eu à attacher leur BMX à un poteau pour partir à la recherche d’un studio dont l’adresse circulait encore presque comme un secret.

Une fois dans la salle, les rangées habituelles de stands s’alignaient devant nous.

Les visiteurs passaient d’une table à l’autre, penchés sur les books, avant de relever les yeux vers les peaux que l’on marquait derrière.

Sandra regardait cela autrement que moi.

Je reconnaissais des manières de travailler. Elle remarquait plus vite les attitudes. La façon d’accueillir. D’attendre. De choisir. De prendre de la place ou de faire semblant d’en avoir.

Elle ne commentait pas tout. Mais je voyais bien qu’elle observait.

Moi, je remarquais autre chose : la montée en puissance des flashs, ces petits dessins préparés à l’avance par les artistes.

Les flashs n’étaient pas nouveaux.

Il y en avait toujours eu, sur les murs des studios, dans des classeurs, parfois reproduits d’une peau à l’autre comme des modèles disponibles. Mais ceux que je voyais prendre de la place là n’avaient plus tout à fait la même fonction.

Ils étaient plus petits, plus personnels, plus marqués par la patte de celui qui les proposait. Souvent pensés pour n’être faits qu’une fois.

Ce qui changeait, c’était le rapport au choix.

On ne venait plus forcément construire une idée en plusieurs échanges.

On tombait sur un dessin. Il plaisait. Il était prêt. Il pouvait disparaître si quelqu’un le réservait avant vous. Alors on décidait plus vite.

Le tatouage, qui avait longtemps demandé d’entrer quelque part, de parler, d’hésiter, de revenir, commençait à se laisser attirer par une autre vitesse.

Plus directe. Plus visuelle. Plus proche du réflexe que du projet.

Cette vitesse-là ne résumait pas la profession.

Mais elle prenait de la place. Je la voyais d’abord là, dans ces petits dessins prêts à être choisis, parfois avant même qu’une vraie conversation ait commencé.

Et je sentais déjà qu’elle ne resterait pas seulement sur les tables des conventions. Elle finirait par passer dans les téléphones, dans les images qu’on fait défiler trop vite, dans cette manière nouvelle de vouloir avant même d’avoir pris le temps de formuler.

Chapitre 13 (dernière partie): De fiel en aiguille

Chapitre 13 (dernière partie): De fiel en aiguille


Il y a des tatouages qu’on vient chercher pour dire qui l’on est.

Et d’autres qu’on vient faire recouvrir pour ne plus rester prisonnier de celui qu’on n’est plus.

C’était le cas cet après-midi-là. Le gaillard que j’avais devant moi m’expliquait que, depuis qu’il s’était mis en couple deux ans plus tôt, il n’avait pas encore osé retirer son tee-shirt.

Il craignait d’être jugé pour une appartenance idéologique remontant à sa jeunesse. Il y avait eu, dans sa vie, une période où la haine avait servi d’exutoire au mal-être, et parfois prétexte à la violence. Une soupape misérable pour une jeunesse qui ne l’était pas moins.

Mais le temps était passé. Un autre équilibre s’était installé. Et il fallait désormais faire disparaître cette ancienne marque.

Pendant que je m’affairais à camoufler les angles droits du symbole, avec le sentiment très net d’offrir une seconde chance en effaçant ce signe, Sandra réfléchissait avec un couple à la meilleure manière de représenter la naissance de leur enfant.

C’est à ce moment que le propriétaire du local passa simplement la tête à l’intérieur.

D’un tempérament réservé et toujours aimable, il s’excusa d’un geste avant de demander :


— Excusez-moi, il y aurait moyen de venir vous parler en fin de journée ? 

Ce soir-là, il m’annonça qu’il souhaitait récupérer son rez-de-chaussée. Il habitait au premier étage. Sa famille s’était agrandie avec les années, et la place commençait à leur manquer.

En un instant, mon esprit ouvrit plusieurs chemins à la fois. Trouver un autre local. Déplacer le studio. Comprendre ce que cela allait coûter, bouleverser, rendre possible peut-être aussi.

Les idées partirent ensemble, si vite qu’aucune ne prît d’abord le dessus. Je restai figé quelques secondes devant lui.

Cela m’arrivait parfois au studio. Quand trop de réflexions se lançaient en même temps, mon visage cessait un instant de répondre.

Sandra s’en amusait. Elle me taquinait, bien sûr, mais elle rassurait surtout la personne en face :


— T’inquiète pas, il est pas en plein bug… Ça charge !

Mais ce soir-là, devant le propriétaire, l’instant ne se prêtait pas à cette légèreté.

L’homme était parfaitement dans son droit et sa demande bien légitime. 

De plus, il accompagna sa demande de plusieurs attentions concrètes, signe qu’il comprenait bien ce que ce départ pouvait représenter pour une enseigne installée là depuis tant d’années.

Nous n’aurions pas à remettre le local en état. La garantie locative nous serait rendue et, de surcroît, il renonçait aux trois derniers mois de loyer afin, disait-il, de nous aider à financer un nouvel aménagement.

Le geste était trop sincère pour que j’aie envie de lui faire sentir ce qu’il avait d’un peu naïf. Ces trois mois ne couvriraient évidemment qu’une part minime de ce qui nous attendait.

Sans compter que, depuis mon installation avenue Charles Quint, les loyers avaient considérablement augmenté.

Les coïncidences ont parfois des airs de providence. Le rez-de-chaussée voisin, qui avait été occupé par un bureau de mutuelle par le passé, venait précisément de se libérer.

Il ne s’agissait bien sûr que d’une relocalisation. Mais j’y vis tout de même un signe. Cette activité-là précisément, s’écartait pour nous laisser dessiner la suite.

Nous pouvions rester au même endroit, presque sans disparaître aux yeux de ceux qui connaissaient déjà le studio, tout en changeant d’espace, mais pas d’âme.

C’était parfait. 

À un détail près : le local était beaucoup trop grand.

Mais le bénéfice de ne pas rompre le fil avec nos habitués l’emportait largement. Nous n’aurions pas à expliquer un départ lointain ni à craindre que certains croient le studio fermé. Nous bougerions d’une porte. Assez pour recommencer autrement. Pas assez pour nous perdre.

Il n’avait pas tout à fait le visage d’un commerce. C’était un rez-de-chaussée pris dans une façade d’habitation en briques, avec une large fenêtre donnant sur l’avenue plutôt qu’une véritable vitrine faite pour appeler le passant.

Il fallait monter trois marches pour y entrer, quitter légèrement le niveau du trottoir. Le lieu conservait déjà une petite distance avec la rue. Ce n’était pas un espace qui cherchait naturellement à vendre. Il faudrait lui apprendre à devenir un studio.

Ce léger retrait n’était pas fait pour nous déplaire. Il y avait dans cette configuration tout d’un lieu dans lequel on vient parce qu’on le cherche.

Aujourd’hui encore, après vingt ans de présence avenue Charles Quint, nous entendons régulièrement :


— Je passe devant depuis des années, je n’avais jamais vu qu’il y avait un studio de tatouage ici.


Il fallut donc quitter l’ancien studio. Ce départ remua quelque chose en nous. Ce lieu avait vu naître le Makotoshop. Il avait contenu ses débuts, ses tâtonnements, ses premières certitudes.

Mais, ces dernières années, il avait aussi absorbé une partie de ce que je venais de traverser. Les murs n’y étaient pour rien. Pourtant, certaines périodes finissent par noircir les pièces qui les ont accueillies.


Nous quittions un lieu important.

Mais nous ne le quittions pas en reculant. Une page se tournait. Plusieurs lignes avaient été rudes. La suivante pouvait enfin s’ouvrir.

 

 

Chapitre 13 (deuxième partie): De fiel en aiguille

Chapitre 13 (deuxième partie): De fiel en aiguille


Pendant que je recommençais à me battre pour dégager ce qui pesait encore sur moi, Sandra donnait peu à peu au studio une présence nouvelle.

Depuis cette époque, le Makotoshop vit avec elle au quotidien, et ceux qui franchissent la porte la rencontrent presque toujours avant de passer sous mes aiguilles.

Elle n’est pas chargée de l’accueil. Elle prend possession de l’instant. Un client entre. Elle le reconnait, le tutoie et l’appelle par son prénom avant même qu’il ait fini d’enlever son manteau.

S’il est déjà venu, elle fait surgir de sa mémoire un détail qu’il ne s’attendait plus à voir revenir.


— Et ta fille, finalement, l’opération, ça s’est bien passé ?

Trois ans ont pu passer. Elle s’en souvient.

Dans la même minute, elle peut repartir sur ses voisins qui l’ont empêchée de dormir, sur une contrariété du matin, sur la gentillesse d’une dame croisée dans la rue.

Elle raconte tout comme si chaque journée était une vie entière. Puis elle revient au projet de tatouage sans avoir décroché une seule seconde de la personne en face d’elle. Elle plaisante, elle s’indigne, elle conseille, elle rassure.

Certains l’adorent immédiatement.

D’autres ont besoin de quelques minutes, le temps de comprendre ce qui leur arrive.

Au milieu de cette tornade, Sandra saisit très vite ce qui se joue en face d’elle.

Le client qui prétend vouloir « juste un petit renseignement » alors qu’il est déjà à moitié décidé. Celui qui parle de budget, mais se protège surtout de la peur de passer le cap.

Celui qui a amené un dessin sans savoir encore raconter ce qu’il cache. Celui qui sourit gentiment pour mieux retenir ses larmes. Elle capte des mouvements minuscules chez les autres. Une tension dans un visage. Une politesse un peu trop régulière. Une hésitation que personne d’autre ne percevrait.

Depuis mon poste de travail, je l’écoutais faire.

Il y avait chez elle une manière d’être là, entière, directe, sans jouer un rôle, qui continuait de me surprendre, jour après jour.

Il restait ma bouche.

Je refusai que les dégâts laissés par le dentiste deviennent mon état définitif. Une action était déjà engagée contre lui. Mais faire reconnaître les responsabilités ne suffisait pas. Il fallait encore réparer. Et réparer voulait dire reprendre tout.

Avant même que les soins commencent, je dus obtenir que les assurances avancent le coût d’une réhabilitation complète. 

À ce moment-là, je savais déjà à quel point une protection peut se dérober vite quand on travaille à son compte.

Avant que l’excusabilité ne soit reconnue, je m’étais retrouvé un temps sans mutuelle, simplement parce que je n’avais plus pu suivre mes cotisations sociales.

Un accroc sérieux, et l’indépendant découvre que même la couverture qu’il croyait la plus élémentaire peut lui manquer au moment exact où il en aurait le plus besoin.

Je finis par obtenir cette avance. Mais si je perdais le procès, je devrais tout rembourser. Une somme hors de portée. Cette menace resterait suspendue au-dessus de moi pendant toute la procédure. Je ne le savais pas encore, mais elle durerait douze ans.

 

La réparation pouvait enfin commencer. Elle allait me demander quarante-neuf interventions.

Quarante-neuf.

À ce stade, il ne s’agissait plus seulement d’obtenir justice. Il fallait y retourner. Encore. Puis encore. M’allonger, souvent pendant plus de deux heures. Ouvrir la bouche.

Laisser extraire ce qui devait l’être, retirer jusque dans les racines ce qui y avait été abandonné, reprendre ce qui avait été fracturé, reconstruire ce qu’un autre avait laissé disparaître.

Puis repartir avec la mâchoire d’un boxeur après combat, et revenir quelques jours plus tard.

Quarante-neuf fois.

Rien de tout cela ne me rendait ce qui avait été détruit. Mais chaque rendez-vous auquel je me présentais était déjà une manière de ne pas lui laisser le dernier mot.

 

Avec le temps, j’ai compris que Sandra n’était pas seulement expressive. Elle était poreuse à un degré que je n’ai vu chez personne d’autre.

Une odeur ne passe pas : elle l’envahit. Une lumière ne l’éclaire pas : elle lui tombe dessus. Un goût peut l’arrêter net.

Un médicament banal suffit à dérégler son corps plusieurs jours, comme si quelqu’un avait touché au tableau électrique général. Mais ce serait encore simple si cela s’arrêtait là. Les émotions trouvent le même chemin.

Les siennes, comme celles des autres. L’émerveillement, les doutes, les joies, les peines : Sandra les attrape.

Elle attrape tout.

C’est ce qui la rend parfois fragile, et parfois inébranlable. Capable de pleurer devant un arc-en-ciel ou une fleur qui éclot, puis de devenir un fauve si quelqu’un s’en prend à une personne qu’elle aime.

Elle peut être blessée par presque rien et tenir debout dans des choses qui auraient écrasé quelqu’un d’autre.

Elle peut dénoncer une injustice avec une conviction qui donne l’impression qu’une commission parlementaire devrait se réunir dans l’heure, puis basculer une seconde après vers quelque chose d’hilarant sans que personne sache très bien où la frontière a cédé.

Son humour lui sert à vivre. Pas seulement à divertir. Pas seulement à faire rire, même si elle le fait constamment. Chez elle, l’humour est une membrane. Un filtre dans les deux sens.

Il amortit ce qui vient du dehors avant que cela la heurte trop fort. Il donne aussi une forme à ce qui, sans lui, ressortirait d’elle trop directement. Alors elle décale. Elle grossit le trait. Elle joue. Elle raconte.

Une contrariété devient un sketch. Un incident banal prend l’ampleur d’une tragédie belge jouée en direct.

Il lui arrive de mettre de la techno dans le studio et de se mettre à danser seule. Pas pour amuser quelqu’un. Pas parce qu’un moment particulier l’exige.

Parce que, soudain, son corps a reçu l’ordre de célébrer quelque chose que personne d’autre n’a remarqué.

Un autre jour, elle entre, en nage, traverse le studio et annonce à tout ce qui possède des oreilles :


— Bon là, j’ai chaud hein. Les gens qui disent « vive l’été »… bon non ! Pas vive l’été !

Puis elle disparaît vers l’arrière en continuant probablement son procès contre la saison, avant de revenir quelques minutes plus tard s’asseoir près d’un client et s’intéresser pleinement aux raisons du choix de son dessin.

Officiellement, je suis le patron. Administrativement, c’est exact. Dans le reste de notre réalité, cette donnée ne veut pas dire grand-chose. Je décide lorsqu’il faut décider.

Mais je lui laisse toute la place dont elle a besoin. Pas par confort. Parce que la réduire serait absurde. Sandra bridée ne serait pas Sandra en version plus calme. Ce serait Sandra abîmée, et le studio appauvri avec elle.

Elle peut être directive. Elle l’est parfois franchement quand il le faut. Je l’ai choisi. Son rôle exige cette latitude. Son caractère aussi.

Lui demander de se tenir gentiment à la périphérie aurait été une erreur humaine, et une erreur stratégique presque comique.

C’est aussi pour cela que je lui ai appris à tatouer. Pas pour faire d’elle une exécutante de plus, mais pour qu’elle sache réellement de quoi elle parle lorsqu’elle conseille quelqu’un.

Pour qu’elle comprenne de l’intérieur ce qu’exige une séance, ce que représente un placement, un motif, une peau compliquée, une demande soi-disant « simple ».

Pour qu’elle puisse défendre le client, mais aussi me défendre de certaines attentes posées comme évidentes parce que celui qui les formule n’a aucune idée de ce qu’elles réclament.

Elle voit aussi ce que je ne vois pas toujours assez tôt chez moi. Quand je fatigue avant de l’admettre franchement. Quand quelqu’un prend ma patience pour une ressource gratuite.

Quand je m’obstine dans une décision que j’ai rendue rationnelle par discipline alors qu’elle me coûte déjà trop. Elle ne se gêne pas toujours pour me le dire. Et quand elle me recadre, elle ne passe pas par un délégué syndical.

Avec elle, le studio a trouvé une température que je n’aurais jamais pu lui donner seul.

J’avais créé le Makotoshop avec une idée très claire de ce qu’il devait refuser : l’abattage, la distance commerciale, le tatouage traité comme une marchandise indifférente au corps et à la personne qui le porte.

Je voulais un lieu attentif, sincère, exigeant. Un lieu où l’on parle vraiment à ceux qui entrent.

Où l’on n’écrase pas les projets sous l’ego du tatoueur, mais où l’on ne les valide pas non plus mécaniquement pour remplir un agenda.

Je savais servir cette ambition dans mon travail. Dans le geste. Dans l’écoute profonde. Dans la pensée que je mettais derrière chaque décision. Mais mon hermétisme retenait une part de ce que le studio cherchait pourtant à offrir.

Sandra a donné cette part-là.

Une façon d’accueillir qui n’a rien d’un service appris, parce qu’elle vient directement de sa manière d’exister. Des clients poussent aujourd’hui la porte pour un projet de tatouage, bien sûr.

Mais certains savent déjà qu’ils vont aussi la retrouver. Ils viennent avec leur idée, et avec la certitude qu’on les écoutera tous les deux, chacun à notre manière.

Elle touche leur cœur là où je touche plus volontiers leur esprit.

Nous ne faisons pas la même chose.

C’est pour cela que nous sommes devenus si nécessaires au même endroit.

C’est dans cet équilibre que certaines histoires arrivent jusqu’à nous.




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